Vendredi 14 septembre 1877
On me réveille par cette lettre. Je rêvais d'Alexandre. Alexandre est un étranger, un indifférent et rien de plus. Je m'étonne toujours de le considérer comme quelqu'un de si proche. Il est je ne sais où et ne sait plus si j'existe.
D'ailleurs je n'en parle que comme d'un souvenir. Souvenir agréable, voilà ce qu'il y a de plus drôle. Mme Batourine a été longtemps. En allant à l'Exposition de tableaux avec Lautrec, nous rencontrons les Lisander qui allaient chez nous, et Marie Lisander est emmenée voir les peintures avec nous.
Il y en a de magnifiques. Un surtout m'a frappée au cœur. La clarté du soleil qui y était peinte éblouissait plus que le vrai soleil ici. Les arbres et le ciel avaient ces teintes étranges qui ont je ne sais quelle influence sur tous les sens... C'était une villa de Rome. Cela m'a rendue heureuse et malheureuse.
Aller à Rome et y rester n'importe comment pourvu d'y rester, mon Dieu.
Plus loin un assez bon portrait du cardinal, je l'ai regardé beaucoup, c'est Pietro plus âgé, mais c'est lui. Et tout ce qui vient de là me fait du bien.
La Lisander a dîné avec nous, grand-papa et Lautrec s'essoufflaient à lui faire la cour, avec une mesure de plaisanterie qui m'a étonnée chez des vieillards; je parle de grand-papa, Lautrec n'a pas d'âge, il est laid, goutteux, mais il ne sera jamais vieux. Lisander et les Gerbel ont passé toute la journée chez nous, et le soir au lieu d'aller à la promenade, Mmes Lisander et Gerbel étant venues, on resta chez nous.
Je feignais d'avoir mal au doigt pour être plus libre. Marie Lisander est bien une élève de l'institut de Pétersbourg; elle adore encore les dames et les demoiselles. Des caresses et des tendresses sans fin. C'est très gentil.
Les Lisander connaissent tout le monde et Lautrec est content. Il s'est roulé sur le tapis pendant que nous étions les demoiselles dans ma chambre toutes assises autour de lui à la turque, et des historiettes et des jeux jusqu'à onze heures et demie. J'ai beaucoup ri et je n'ai pas eu de plaisir.
Lautrec fait la bonne aventure d'une façon infaillible à ce qu'on dit. Voici le très-abrégé.
Il m'a dit que tout ce qui a été ne servirait à rien. Que dans le sixième voyage je rencontrerai un grand seigneur convenable, qu'il y aura des envies et des vilenies qui le repousseront, mais qu'il reviendra au bout de sept jours et que l'affaire se fera dans moins d'une année. J'ai eu des chagrins, et rien ne m'a réussi jusqu'à présent.
- D'après vous, ajouta-t-il. (Il est bourré de mes triomphes). Mais avec ce seigneur tout se changera en des tas de bonheurs. Je vivrai soixante-neuf ans.
Je suis fatiguée, je me dépêche, je m'ennuie.
Les lettres de Marcuard, c'est tout ce qui me reste de l'Italie, et encore elles viennent de Suisse ! Pauvre Marcuard, il m'a fait rire de plaisir toute la matinée.
N'avoir qu'une vie à dépenser et se la voir volée de la sorte !!
Vous croyez que j'accepte cet abrutissement parce que je ne parle pas de mes rages !