Journal de Marie Bashkirtseff

Les varéniki de l'autre soir m'ont donné une passion pour la sculpture. Mais savez-vous que ce matin je suis allée à pied à Schwalbach, avec Dina et Walitsky. Partis à dix heures nous étions là à midi. Il avait plu la veille de sorte que la route était idéale ainsi que la température. Walitsky blaguait, Pincio faisait la chasse aux poules dans les villages et nous riions. Je ne saurais vous dire comment un des buts de cette promenade étaient la princesse Rospigliosi avec ses fils et d'autres Italiens. J'ai lu leurs noms dans le journal et je suis allée les regarder. C'est comme une fenêtre sur Rome. Je portais mon paletot Directoire et le feutre vert, et me sentant assez jolie étais assez contente. On riait de nos Italiens
- Ne cherchez pas, dis-je, les voici près de la source...
La princesse était dans une voiture de malade même et auprès d'elle un monsieur et un abbé, quelqu'un [qui] voyage avec la famille. Le monsieur est trop âgé pour être le fils, c'est donc le comte Charles Lovatalli, puisque je ne le connais pas de vue qu'il est le seul Italien ici outre les Rospigliosi (très jeunes), et Jules Odescalchi, que j'ai vu vingt fois. J'appelle la nymphe de la source et elle me dit que c'est une princesse Italienne ou un comte Italien. Dina prend un verre d'eau, après quoi nous allons dans la galerie couverte où l'on finissait de prendre le dernier morceau. Le Romain entra après nous et acheta dans la boutique en face de la nôtre pendant longtemps. Il a de trente à quarante ans et rappelle Antonelli comme beaucoup de Romains tout en étant laid. Il y a dans ce monde des bêtises étranges.
Cet homme dont je ne reconnaîtrais pas la figure m'a troublée. Il a le même quelque chose que bien des Romains et Antonelli plus que les autres à cause de sa beauté. Je ne suis pas française pour expliquer avec élégance et grâce.
L'impression que me font ces hommes se traduit ainsi : ils me fascinent et je me laisserai embrassser par eux tout en les détestant. C'est l'expression exacte de ma pensée.
Comme après nous étions à Schwalbach pour lâcher les poneys de l'hôtel Allée-Saal, nous y allâmes et revîmes encore l'Italien qui parlait au propriétaire que j'appelais et après avoir pris les renseignements sur les poneys, nous nous en retournâmes dans la galerie où j'achetai des photographies après quoi on s'en retourna à la maison cette fois en voiture.
Le désagréable sentiment pour rappeler que le comte Lovatelli me fait involontairement souvenir d'Alexandre qui au lieu de ce sombre trouble de Rome m'avait remplie comme d'un rayonnement bien différent de tout ce que j'avais éprouvé avant.
Je ne sais pourquoi je déteste le mot éprouver.
Monsieur Thiers est mort hier à six heures du soir. Et comme je me mêle de tout je vous dirai que voilà un évènement qui amènera peut-être Napoléon IV, en ôtant aux républicains leur certificat de bonnes mœurs.