Journal de Marie Bashkirtseff

Rémy est venu nous voir et il dit tant de Biarritz que je suis tentée d'y aller : Tentée ce n'est qu'un mot, rien ne me tente, rien ne m'attire; je voudais seulement trouver un endroit où l'on n'entendrait aucun écho du reste du monde, où l'on serait libre de rester toute la journée couchée dans un coin sans que vos remords ou les remontrances, ou les conseils de qui que ce soit puissent vous tirer de là ou vous donner l'idée qu'il existe une autre existence.
Je voulais me mettre au lit à dix heures mais Blanc est venu et j'ai causé de ma chambre jusqu'à minuit. On a beaucoup parlé de Cassagnac, et nous supposons que Blanc est en froid avec lui. Ou bien Cassagnac ne veut pas nous voir. En un autre moment peut-être serais-je contrariée, mais à présent !
Je suis si abrutie qu'il m'a fallu laisser là des lectures sérieuses et acheter un roman, "La Dame aux Perles." On y parle beaucoup d'amour comme vous savez et comme je ne pouvais pas m'endormir ayant éteint la lampe je m'amusai à me souvenir de ce que j'avais lu et en réponse à une reflexion d'Alexandre... Dumas voilà ce que j'ai trouvé et écrit dans l'obscurité la plus complète au crayon.
Pourquoi on jure, et souvent on croit, d'aimer toujours ? Parce l'on se trouve heureux et l'on désire l'être toujours et parce que l'on croit que ce bonheur vient de cet amour. Mais dès que l'on n'aime plus et que par conséquent cet amour ne fait plus le bonheur, pourquoi s'entêterait-on d'aimer ? Pour remplir sa promesse ? Mais on la remplit ! On dit : J'aimerai toujours, mais sans rendre même compte on entend par cela que : je suis heureux et je voudrais toujours l'être, je serai toujours heureux... D'abord dès que quoi que ce soit nous plaît, nous disons : Je le ferai toujours ! Cette sorte de promesse qui n'est qu'un vœu incompris doit-elle rendre honteux lorsqu'on croit ne plus la tenir ? Non, car on la tient toujours. On a dit j'aimerai toujours parce que je crois que cela me fera toujours plaisir, mais du moment que c'est autre chose qui fait plaisir, c'est donc autre chose que vous avez promis, désiré, juré.
Voilà d'épouvantables paradoxes j'en ai peur, mais aussi peut-être de grandes vérités. Qui sait ?
Rémy est venu ce soir nous accompagner à Musart. Je n'y suis jamais allée et par conséquent avais peur en entrant pour la première fois. M. de Gonzalès se promenait avec les Durand, aussitôt il vint vers nous et au bout de cinq minutes à peu près, Rémy m'amenait sa sœur. Vous vous souvenez que Mme et Mlle de Gonzalès ne nous ont pas fait de visite à Nice, malgré cela je dus être aimable. Il faut être bien mal élevé pour ne pas répondre aux politesses des gens quand il n'y a pas de raisons majeures et encore !
Le père est toujours à genoux devant moi et me donne sa parole d'honneur qu'il m'estime ainsi parce qu'il me connaît et qu'il le dit tellement que toute sa famille m'adore et même ceux qu'il connaît. Matildita resta avec ma tante pendant que je me suis montrée avec mon vieil ami en faisant quelques tours. La petite va épouser un prince de Bourbon quelconque de la Havane. C'est très beau. Elle a sans doute de l'argent mais elle est si bête ! Ne sachant de quoi lui parler je lui fais compliment sur son éventail... aussitôt le père lui dit en espagnol de me l'offrir, elle répondit non, il insista. Je rougis beaucoup et dus enfin accepter l'éventail étant tout simple.
Je me sens étrangement, j'ai passé une bonne soirée, j'ai fait même sensation malgré le peu de monde et surtout l'absence du monde qui remarque, eh bien ! Je n'en sais rien, je n'ai ni volonté, ni courage ! Je suis triste !
Vingt fois je regarde le portrait de ce fou de Florence mais non ce n'est pas cela. Il est devant moi cet absurde portrait mais peu m'importe.