Journal de Marie Bashkirtseff

Eh ! bien, c'est ça Rosalie, laissez-moi écrire ! Oui, mais quoi ?
Encore des visites aux hôtels. Je ne sais par quel hasard John Arthur nous donne l'adresse de l'hôtel du marquis d'Ulau. Une espèce de Séraphin nous montre la chambre à coucher de M. le marquis en disant que M. le marquis est garçon devant un lit à deux oreillers scandaleusement chiffonnés. De belles tentures partout, le portrait de Monseigneur le comte de Chambord. J'avais jugé dès l'antichambre que nous devions être chez un homme du monde et surtout chez un homme bien né. Il était au salon et à notre entrée salua d'une façon exquise malgré un air de gentilhomme campagnard et se tint debout. Mais nous nous sommes bêtement retirées. La baronne attendait que ma tante dit quelque chose et ma tante pensait que la baronne allait parler.
Il y a des petites aventures qui n'en sont même pas mais qui laissent une sorte de regret, c'est-à-dire que je regrette que nous nous soyons enfuies si sottement. [Rayé: Il y a dans la politesse des] Je n'ai jamais vu un vrai gentilhomme français de près. Sa façon seule de se tenir me prouva qu'il en était un et peut-être des meilleurs malgré une physionomie hâlée de chasseur, (nous avons ensuite visité un cabinet de chasse très complet), mais pour être distingué il ne faut pas absolument avoir une mine de déterré...
Ce qui me plaisait peut-être le plus dans Alexandre c'était ce maintien respectueux, poli et sans embarras.
Peut-être vais-je dire quelque chose de trop simple mais je vous le dis, la politesse a sur moi une influence très grande, et le maintien de ce marquis d'Ulau pendant une minute, m'a charmée.
Demain je recommence d'aller à Enghien.
C'est infâme, indigne, déchirant, affreux de ne pas étudier la peinture à Rome !!
A la bonne heure voilà quelque chose qui me sauve de l'ennui, qui me fait franchement pleurer !!!