Journal de Marie Bashkirtseff

J'ai écrit à Mme Anitchkoff et répondu à Yssayevitch et à Foster.
Je n'ai pas envoyé les lettres de Vienne à la comtesse de Larderei. Si on allait découvrir la vérité, ce serait de ma part une grossièreté envers cette dame.
Nous avons fait deux visites, à Mouzay et aux Boyd, chez lesquelles on nous présente un M. Lafont. Pour la première fois aujourd'hui je suis allée au Bois en blanc, tous ces derniers jours j'étais comme déguisée. Le blanc est bien porté à Paris et je n'étais pas la seule, mais on a fait quelque attention à moi, ce qui me ranime un peu. Vous rappelez-vous d'un M. Sahnier avec qui j'ai fait conaissance au salon de lecture à Naples ?
Nous nous sommes reconnus et salués au Bois. J'étais si contente de voir quelqu'un de Naples. Plus loin les Durand et je suis rentrée presque réconciliée à Paris, pour deux figures de connaissance ! Non, trois, le comte Lindemann.
Jamais nous ne serons dans le grand monde à Paris... oui mais à Paris ce sera plus facile à supporter qu'ailleurs, sans contredit.
Et puis... j'irai pour quinze jours à Trouville, c'est là qu'on voit le monde parisien et peut-être pourrons-nous faire connaissance de quelques personnes pour cet hiver.
Mme de Mertens jouait au whist avec son mari et Mme de Bailleul. On parlait du roi d'Italie et du prince Humbert et je racontai comment le prince m'avait un jour tiré son chapeau pour rire.
- Vous n'êtes donc pas du tout allées dans le monde ! demanda la baronne, vous ne vous êtes pas fait présenter ?
Je répondis que non, et que maman était malade.
Et en l'écrivant ici, je pleure.
Savez-vous que j'ai... vraiment pleuré ? Je croyais avoir fini avec tout cela.
O quelle souffrance mon Dieu ! Je veux dire que j'adore l'Italie, que je hais Paris, que je ne puis retourner en Italie sans la certitude d'y être autrement, que hors de l'Italie ce n'est pas une vie... et je ne sais rien dire que pleurer !
Patience ! Patience ! Peut-être dans quelque temps pourrai-je y retourner ! Les exilés me comprennent !
J'irai à Aix, j'y tâcherai de connaître la princesse de Piedimonte... oui, mais pour être présenté à Rome il faut l'être par son ambassadeur ! Pourtant la princesse pourrait beaucoup.
Puis j'irai à Trouville, à Corne, enfin je passerai l'hiver à Paris, une saison à Londres, un hiver en Espagne, je ferai tout au monde pour me marier et pour aller en Italie !
Si seulement je me guérissais ! Avec une belle voix on peut beaucoup, oui, avant de perdre mon temps à chercher on ne sait quoi, il faut étudier...
J'ai besoin de barbouiller des raisonnements pour me calmer. Voyons. Que faisons-nous avant tout ? Eh bien, nous allons à Aix, là ou bien je connaîtrai la princesse et d'autres Italiens ou bien je ne connaîtrai personne. Dans le premier cas ce sera toujours autant pour un carnaval à Naples et même pour Rome peut-être. Ensuite je vais à Cóme où il y aura les Boyd, et la princesse Troubetskoy, une chance pour voir le meilleur monde de Paris. Mais avant Cóme je dois aller à Trouville pour la même chose qu'à Cóme.
Voilà donc, dans le cas de succès me voilà passablement à Paris où en outre j'étudie, et dans le cas où mes voyages ne m'avanceraient à rien j'aurais les études c'est-à-dire un autre moyen, lent, lent, lent, mais un moyen.
Ensuite j'irais passer un mois à Londres entre les Boyd, les Foster et lady Paget, et je retournerai encore à Paris puisque c'est là que sont mes études et à cause de l'Exposition. Voilà.
Maintenant au milieu de tout cela il peut arriver un heureux mariage qui tranchera toutes les difficultés et finira tous les ennuis.
Il faut compter toutes ces excursions jusqu'au 20 septembre, dès le 1^er^ octobre je puis être installée à Paris et étudier. A force de contretemps, à force de reculer, à force de ne savoir plus où on en est, il me semble que je ne pourrai jamais être en place. Bêtise !
Soignons avant tout ma gorge. Je pleure de ne pas aller dans le monde à Rome parce que je voudrais y étudier et m'y marier peut-être. Mais soyons sage, soyons très sage, disons-nous que puisque c'est absolument, absolument impossible, il faut rester à Paris. Et puis... et puis avec le temps, quand on sera en état, aller passer trois mois de l'année en Italie.
Je me casse la tête pour rien ! Soyons fataliste, c'est le parti des désespérés et des paresseux.