J'ai écrit à ma mère une lettre furieuse avec une malédiction au bout. Que Dieu me la pardonne, je ne l'ai pas écrite pour insulter mais pour me garantir s'il est possible de nouvelles horreurs.
Nous avons visité le château de M. Worth à Suresnes; Mme de Mertens nous a arrangé cela par une dame intime de Mme Worth. J'étais exténuée et agacée d'entendre cette dame parler du faiseur comme d'une altesse, et puis des grands de ce monde. Et dire que c'est à moi qu'on parlait de tous ces aristocrates et de toutes ces célébrités; c'est-à-dire que bon gré mal gré je jouais un rôle dans cette revue bourgeoise et repoussante.
Le château ou plutôt la villa est une merveille, depuis la loge du concierge jusqu'au pigeonnier. Tout ce qu'on peut apporter de recherche, de soin, de fantaisie y abonde. Il y plusieurs pavillons et une maison; des serres, des jardins. Mais aucune habitation au monde ne ressemble à celle-là. L'extérieur même des bâtiments est si orné, si émaillé, si embelli de tout ce qu'on peut à peine s'imaginer qu'on perd de vue la maison, les murs enfin. C'est insensé de détail, de rococo, de bric-à-brac; des porcelaines jusque sur le gazon, merveilleusement arrangées dans les plantes, les fleurs. Tout ce qu'on peut apporter de soi, de fini, de joli, d'extraordinaire à un corsage ou à un manteau, est répandu partout. Ce qu'il y a de broderies, de dorures, de peinture, d'émail, de mosaïque, de dentelles, de tapisseries dont on ose à peine faire des robes est là à profusion. Mais arrangé avec un goût et une délicatesse surprenantes. Il semble impossible qu'un homme ait pu sans devenir fou avoir pensé à ce million de colifichets dont chacun pris à part est un objet d'art ou une fantaisie, ou une drôlerie quelconque. Chaque escalier, chaque cordon de sonnette... enfin c'est inconcevable ! On peut briser toutes ces maisons en dix mille morceaux et chacun d'eux sera certes assez remarquable pour être placé sur une étagère. On peut ne pas admirer ce genre surprenant, mais on doit lui rendre justice et dans ce genre, c'est sublime.
Tout ce que j'ai lu de descriptions les plus fabuleuses n'est que fort peu à côté de Suresnes. Les serres, les prosaïques vitres sont arrangées de telle manière qu'on les trouve divines.
Et on voit que cet homme aime tout cela en artiste, mille petites choses trahissent des goûts élevés et même le culte des grands hommes et de belles actions. On démêle aussi certaine prétention à être soi-même un grand homme, c'est pardonnable et même fort naturel. Chacun dans son genre. Et même, s'élever ainsi par un art qu'on qualifie volontiers de métier, est peut-être plus méritoire, plus difficile que par des choses qui sont d'elles-mêmes élevées et sérieuses.
D'ailleurs si on voulait aller plus loin et analyser sérieusement tout ce que les ajustements de la femme, par conséquent la moitié de la femme, ont de rapports avec les intérêts et les événements les plus graves... on en serait tout étonné. Mais c'est aller trop loin pour moi, et d'ailleurs pour qu'on ne ri pas d'une belle étude il faut qu'elle soit faite par une autorité acquise.
Ces diables de Français, à peine est-on parmi eux qu'on ne peut s'empêcher de presque mépriser toutes les autres noblesses, tous les autres mérites, toutes les autres fortunes. Il semble qu'en dehors de cette fournaise il n'y ait rien de vivant, rien de pensant, rien de célèbre ! Il semble que... en vérité cela est que Paris est la cloche qui annonce au monde entier tout ce qui a été assez fort pour l'ébranler.
Mme de Mouzay, despotique et exigeante ne se fait pas scrupule de faire des reproches indélicats :
- Pourquoi ne l'a-t-on pas invitée à la Revue.
Voilà ce que je ne comprends pas, comment s'imposer, comment... enfin, voilà une corvée car il ne s'agit que de se brouiller avec elle pour être vilipendé dans tous les bas-fonds, dans tous les ramassis de sa connaissance.
Le 20 juillet je quitte Paris, le 25 août je quitte Aix et le 25 septembre je quitte Còme.