A cause de tous ces tripotages politiques, on attendait avec émotion la revue d'aujourd'hui. On espérait des acclamations pour le maréchal, une manifestation dans l'armée enfin. Il n'en fut absolument rien. A peine quelques applaudissements pour les troupes. Vous jugez si j'écoutais de toutes mes oreilles, ne pouvant rien voir. Mais procédons par ordre et racontons cette charmante journée.
D'abord on m'apporta des robes dont pas une n'était convenable. Après le mauvais manger, c'est la colère la plus désagréable. [Rayé: Ensuite] nous partons à neuf heures avec M. et Mme de Mertens. Le baron est assommant comme toujours, il y a peu de personnes pour donner sur les nerfs comme lui.
A chaque instant c'était des recommandations, des craintes, des suppositions; sur l'heure, les places que nous prendrions, notre cocher, le soleil, le peuple, et toutes ces futilités inutiles et agaçantes dont les Français ont le secret.
Enfin on arrive précédé, entouré, suivi d'un monde fou, comme on n'en a jamais vu à Paris. Les billets que nous avons sont pour des places fort peu aristocratiques et tellement encombrées que je n'y tiens pas deux minutes, le temps d'apercevoir la maréchale dans la tribune du centre faisant l'impératrice.
Nous avions des billets de chaises, comme je ne voulus pas y rester, d'ailleurs la baronne étouffait et était de mon avis, nous sortîmes sur la pelouse et là ce fut un plaisir de deux heures. Ma tante persuadait que nous pouvions entrer aux tribunes avec de l'audace, ensuite elle voulut nous faire accroire que nous avions les bons billets, le diable m'emporte si je sais pourquoi. Elle savait qu'elle ne trompait personne, mais c'était un désir de... vouloir faire croire qu'on croit... je ne sais plus quoi !
Les plaintes et le mécontentement ne sont convenables que lorsqu'il y a quelqu'un pour nous soulager. Mais se plaindre tout haut, grogner et dire des bêtises pour les agents de police, M. et Mme de Mertens et moi, c'était franchement stupide et m'énervait beaucoup. Mais comme j'ai l'habitude de toutes les contrariétés et de tous les ennuis, je me taisais retranchée dans une indifférence à laquelle je m'abandonne depuis quelque temps par paresse et par découragement.
Ma tante posait pour l'impatience pour se donner de l'importance je crois, mais dans la situation actuelle c'était si bête !
Malgré tous ces beaux élans nous vîmes partir la moitié du monde avant d'avoir retrouvé notre valet de pied et notre voiture.
On salue la Maréchale comme une reine... non, on lui ôte son chapeau assez vite et elle salue à droite et à gauche. Cela ne me fit aucune impression, tandis que les saluts et les figures de ceux qui saluent la princesse Marguerite, l'impératrice d'Autriche et notre Grande-Duchesse Héritière m'ont laissé une impression de respectueux enthousiasme qui fait penser : Il doit bien y avoir quelque chose dans la royauté puisqu'on a l'air si attendri, si heureux de la saluer.
De toute la revue j'ai vu le derrière des tribunes et ceux qui en retournaient par les Champs-Elysées.
Pendant que le Président de la République faisait sa revue moi je passais celle de mes malheurs. Paris ou Nice c'est la même chose, mais Paris est plus grand par conséquent le malheur l'est aussi. Il est peu probable que je retrouve jamais cette confiance et cet aplomb qui jusqu'à un certain point sont nécessaires pour se bien conduire.
Voyant Mme Basilevitch très enlaidie et entourée de cinq ou six messieurs dont un, le comte de Tanlay, je me suis vite cachée derrière la baronne et comme nous étions sous des arbres et assises, elle ne me vit pas, ni M. de Tanlay non plus. Nous attendions notre voiture.
Je suis si malheureuse, si découragée, si perdue !!!
Je me suis rappelée des courses de Florence, ce qui fait que le billet amusant que j'ai préparé pour Marcuard, ne partira pas.
Mais ce M. de Tanlay est un passable animal ! Et j'ai bien envie de lui écrire ceci :
Monsieur,
Il était bien plus aisé d'exprimer vos regrets que de m'envoyer des billets de chaises dont je n'ai pu apprécier l'agrément qu'aujourd'hui et pendant deux minutes seulement [Rayé: Je ne reconnais pas là la politesse française envers une dame, une étrangère] OU bien ceci non, nous verrons demain; j'aimerais bien rencontrer ce monsieur chez les Boyd, amener à parler de la revue et dire :
- Non, je n'y ai pas été, comme je n'avais que des billets de chaises je les ai donnés à ma modiste.
Ecrire c'est se brouiller tout à fait, et peut-être serai-je bien aise cet hiver d'avoir la possibilité douteuse d'obtenir une invitation pour les bals de la Présidence.
Oh ! il faut en finir... mais comment ! Comment changer cette misérable existence !! Je n'ai même plus comme autrefois l'espoir d'être épousée par quelque seigneur pour ma beauté. Je suis devenue laide ! Les sombres pensées, les déceptions, les appréhensions continuelles, les veilles, m'ont noirci... le teint, m'ont terni les yeux, et m'ont donné une expression concentrée, fatiguée, enflée quand je me tais.
Or, pour ceux qui vous voient en voiture vous vous taisez toujours. Peut-être n'ai-je même pas changé, mais j'ai perdu toute confiance faute d'encouragements et je n'attends plus rien II!