Journal de Marie Bashkirtseff

Un départ inusité. Les Anitchkoff qui demeurent loin, sont venus la veille et nous sommes assez amis pour ne pas exiger de doubles dérangements.
Il n'y a donc que la famille y compris Mme Kondareff et Lise. Et puis d'une façon tout inattendue, Torlonia... Il part pour Rome et comme le train de Paris ne précède le sien que de quelques minutes, nous l'avons tout le temps avec nous. Alexandre est parti hier. Moi aussi je devais partir hier, il le savait, c'est pour dire que sans intention aucune il a l'air de... je ne sais plus comment. Ce ne sont point mes affaires. Mais avouez que sans le vouloir ce pauvre Alexandre fait beaucoup pour justifier ce qu'on disait à Naples.
[Dans la marge : Noé ayant maudit Caïn.]
A la suite d'un emploi immodéré de cette liqueur qui causa, dit-on, la race noire, Torlonia a la parole et le geste saccadés et l'air plus ou moins étrange. Moi, je suis polie et comme il a l'air de causer volontiers je deviens aimable.
En même temps que nous, partent la fameuse Robenson avec sa mère et sa sœur bossue et les Francia. Mme Francia a deux fils de plus de trente ans et une fille bonne à marier, jolie et intéressante et chantant à ravir. Ils reçoivent beaucoup et bien.
J'écris en wagon. Décidément les chemins de fer ont dépoétisé les voyages. Rien de trivial comme ces gares et ce troupeau de moutons que chassent les bergers en blouses bleues.
Souvent il m'arrive de m'attacher ou de détester les êtres que je vois pour la première fois et que je ne reverrai jamais. Depuis hier j'ai l'avantage d'être légèrement agacée à toutes les gares où j'ai la faiblesse de descendre par un mâle et par une paire d'enfants avec des chapeaux à rubans noirs sur lesquels on lit en lettres d'or: Florida. Le mâle parle très haut, tantôt allemand tantôt français, il s'écoute avec délice heureux d'être entendu de tous. Et je le déteste pour la manière seule dont il prononce Florida. Il ne l'a pas encore prononcé mais il doit le prononcer comme j'ai imaginé, et ce Florida me remplit de dégoût. Il doit surtout le dire souvent en jouant avec ses petits.
A ma gauche sommeille un grand être blond roux, barbu, au nez régulier. Il a l'air belge ou suisse. En face une espèce d'Italien marchand d'huile, maigre et vulgaire.
Ma tante dort, Pincio est dans son panier immobile, abasourdi, épouvanté du bruit, des secousses. Mais surtout de sa prison de paille.
Nous sommes au jeudi 21 juin, huit heures du matin. Tiens, c'est joli. Des vaches noires et blanches au milieu d'une prairie verte, on dirait les couleurs d'Alexandre.
A propos d'Alexandre que dois-je penser ? Et qu'en pensez-vous ? Mon Dieu je ne saurais le dire. Du moment que je suis tout à fait tranquille il ne faut pas s'inquiéter... Oh ! ça, par exemple... Mais je lui garde toujours beaucoup de tendresse et d'intérêt comme à un homme éminemment sympathique. Ce n'est pas de ces sentiments-là que je voudrais... mais cela vaut peut-être mieux ainsi, d'autant plus que ce bien-être me le fait aimer par reconnaissance en attendant les orages... s'il plaît à Dieu de m'en envoyer. Je l'aime comme j'aime sa mère, comme quelqu'un de gentil, d'agréable... que j'irais soigner s'il était malade, pleurer s'il était mort; secourir par tout ce qui serait en mon pouvoir avec plaisir intime et avec plaisir causé par la pose.
Me voilà à Paris, chez Mme de Mertens. Je suis presque confuse de leurs soins et prévenances.
Depuis huit heures du matin jusqu'à Paris je suis restée couchée à lire "Jocelyn" de Lamartine. Voilà ce que je ne pourrais pas faire à la maison, peut-être si... car c'est beau, c'est tendre, c'est poétique, c'est doux et ce n'est jamais ridicule malgré toutes les qualités que je viens d'énumérer.
Je trouve dans Mme de Mertens quelque chose de ma mère chérie, je le lui dis sans nommer personne, je lui raconte Alexandre sans le nommer de même. Je ne pourrais pas ne pas en parler.
Comme je suis contente que M. Janvier de la Motte fils se soit marié.
[Deux lignes cancellées]