Journal de Marie Bashkirtseff

Je ne me fais point d'illusions, hier on l'a amené presque de force... d'ailleurs son arrivée à Nice, cette mascarade... tout cela est si bizarre; il me semble que j'ai rêvé.
Je pensais avec une contrariété d'amour-propre assez vive qu'il manquerait aujourd'hui. Mais non, il est venu, je l'ai blagué sur l'amour de ma mère, je lui ai fait des déclarations tout haut d'un ton calme, moitié indifférent et légèrement railleur, qui est d'aussi bon goût que possible, et qui ne montrait ni du dépit ni de l'agitation, d'ailleurs je n'étais ni dépitée ni agitée. J'étais à mon aise sauf les inquiétudes causées par le peu de domestiques etc. Au lieu du confort élégant, je voudrais de la magnificence.
Il est taquin comme un enfant, ainsi je n'avais qu'à trouver le poisson mauvais pour qu'il en demandât deux fois. J'ai voulu chasser les chiens, il se mit à raconter son amour pour les chiens, je lui donne raison et il avoue que ce sont des bêtes exécrables. Et ainsi de suite pour le café, les concombres, les moindres bêtises. Aussi l'ai-je presque nommé Plaisir-de-mes-yeux entre autres tendresses, et aussi ai-je défendu à Lise de le regarder.
- C'est très dangereux, ma chère Lise, pour les enfants.
J'ai évité avec le plus grand soin de rester en tête-à-tête avec le plus beau de tous les Larderei de la terre, ce qui fit qu'il sembla le rechercher, d'ailleurs on ne nous gênait pas; nous parlions de poissons d'avril et autres à cœur joie tout haut comme si vraiment c'était un des plus gracieux souvenirs du monde.
[Rayé: Ce qui est courageux c'est qu'il a l'air de nous dire c'était vous hier.]
Au lieu de nier Monaco je m'en moque et lui dis que :
- Qui donc irait se déguiser, se teindre les cheveux et les sourcils pour vous apercevoir si ce n'est moi ?
- Non, non, pardon, ce n'est pas cela, seulement il se peut très bien que ne voulant pas vous montrer dans une maison de jeu vous ayez pris ce costume pour accompagner Madame votre mère...
- Oh ! que non, c'était pour vous, puisque je suis folle de vous, puisque je vous adore depuis deux ans..?
- Ah ! pardon.
- Mais...
- Je suis bête...
- Oui...
- Je suis bête... attendez ! mais pas au point de le croire.
- Quel dommage, mais vous avez tort.
Ce qui me contrarie et me plaît c'est que Larderei se conduit avec une délicatesse et un goût exquis. Il m'assure qu'il n'a jamais cru que c'eut été moi, Clement le lui a dit et lui il ne l'a jamais cru, d'un air qui veut dire: Je vous ai reconnue, vous le savez bien, mais puisque vous ne le voulez pas, cela est comme vous le désirez et je ne veux même pas en plaisantant entre nous, vous offenser par un soupçon ou une allusion. Savoir votre déguisement me mènerait trop loin.
En outre il me fait entendre, à moi, que... comme si... j'ai été cruelle pour lui. Qu'en dites-vous ? C'est d'une impertinence !
Et puis voilà qu'il joue le rôle de mon oncle, il va avec maman au fumoir et lui dit : "Je l'ai reconnue, je ne suis pas un idiot mais il ne faut pas qu'on le sache et j'ai fait tant et tant que Torlonia est dépisté".
On a tant bavardé de tout cela que j'oublie la moitié. Toutes ces comédies, allusions, mensonges m'ont vraiment embrouillée; je ne sais plus au juste qui sait, qui ne sait pas, ce qu'il faut, ce qu'il ne faut pas raconter et à qui et comment.
[En travers: C'est égal, il doit tout de même être flatté et il l'est. Je le suis bien moi quand un homme même indifférent m'admire.]
Il me semble si naturel qu'il soit là que malgré tout cela me fait... comme peur.
Ils étaient tous à Monaco et je m'amusais des imprécations et des mépris de grand-papa pour Larderei et tout cela parce que Larderei a brisé la statue de Psyché et levé... je crois... la couverture ou la chemise de la femme de ce pauvre sculpteur.
Ceci vous montre combien il faut croire à ce qu'on dit.
Rosalie et Séraphin recommencent ! Ils sont allés à Ville-franche et Rosalie me jure sur la tête de sa mère qu'on a presque tout le temps parlé de nous et voici comment. M. le comte s'ennuie souvent, Monsieur le comte est entièrement changé, Monsieur le comte a reçu des lettres à Vienne qui lui disaient combien on m'aimait à Florence, combien je plaisais à ma mère chérie. M. le comte est plus fou que jamais de moi et hier Monsieur le comte était si heureux qu'il a longtemps causé avec Séraphin et qu'il lui a dit qu'il [Rayé: veut m'épouser] voulait se marier...
Enfin tout cela me paraît si ridicule !
Ou bien ce domestique ment ou bien ce pauvre Alexandre a perdu l'esprit.
A présent j'ai envie de le voir jouer !.. Comment faire ! Comment me déguiser ? le maudit Juif me retrouvera quand même.
Voyez comme les apparences trompent ! Alexandre est à Nice en été pendant que j'y suis et Alexandre s'installe à Paris pour l'hiver.
Il n'y a eu, depuis qu'il est ici ni émotions violentes, ni secousses, ni serrement de cœur; je suis seulement un peu inquiète et je ne mange presque rien, voilà tout. Depuis hier j'ai pris du café, du thé et des cerises, le reste ne veut pas passer.
Tout cela me paraît si étrange... et si naturel que je ne m'y reconnais plus et si je n'avais pas peur du ridicule je dirais que malgré tout, le diable nous a liés avec une corde, Larderei et moi.
On revient de Monaco.
Il n'est pas possible d'abaisser, d'avilir, de salir, davantage un homme qu'on fait de Larderei. J'ai besoin de le voir pour me rassurer, à peine éloigné il se représente tel qu'on me le dépeint, hideux, estropié, voleur, tricheur, lâche, poltron, vicieux, corrompu, pourri !...
Pourtant il a si bien causé aujourd'hui, il était si simple et si comme il faut.
Mais ces domestiques sont absurdes... pourquoi Séraphin invente-t-il qu'il s'agit de moi ?
Que Monsieur le comte soit devenu tout ce qu'il veut, que M. le comte désire se marier, c'est possible, il est assez fatigué, assez dépravé, assez usé pour cela. Que Mme la comtesse enfin me trouve charmante et le lui écrive c'est encore possible. Mais qu'il dise lui-même qu'il est amoureux de moi plus que jamais !... Voilà qui est une... blague.
Voyez-vous, c'est un domestique de Florence qui a écrit à Vienne et la comtesse et le diable !
Et je ne raconte que ce que Rosalie jure officiellement, le reste est d'une tendresse rare.
On dit que Torlonia était ivre-mort ce soir, Larderei ivre aussi, tremblant, agité et jouant comme un misérable. Voilà ce qui fait pitié. Je voudrais lui voir tranquillement perdre ou gagner cent mille francs. Que voulez-vous, c'est son caractère.
On rit de tout cela, et je suis assez embrouillée tout de même avec toutes ces hypocrisies.