Lettres d'imprimerie à Audiffret, lettres d'imprimerie à Alexandre. Alexandre connaît M. d'Aspremont, Alexandre connaît Audiffret, Alexandre connaît Chablikine, Alexandre est avec Torlonia, au bout de vingt-quatre heures, Alexandre sera à Nice aussi chez lui qu'à Naples. Alexandre est à Nice et hier il était à Monaco. Heureusement on ne l'a pas présenté à ma tante, mais maman a été toute nerveuse. Enfin avec elle il a été tendre et blagueur comme d'habitude et elle en a rapporté un porte-monnaie de un franc cinquante.
Torlonia était ivre, aussi au lieu de dire bonjour, il a pris Alexandre par les épaules et le lui a présenté en disant : Madame, le voici. Vous vous figurez la confusion de Madame qui ne s'y attendait nullement et qui allait s'étonner de revoir Torlonia.
Je ne voulais pas le croire lorsque Dina vint me le raconter, mais au bout du compte il a bien fallu. Maman craint comme moi un tas de froissements.
J'aimerais mieux ne jamais le revoir que de le revoir ici. Torlonia a l'air de me poursuivre. Je n'ai point de joie à l'idée de revoir Alexandre, je n'ai que de la peur. Mais je me calme en répétant que rien n'arrive guère ni comme on le craint, ni comme on l'espère.
Je crois que les deux cauchemars viendront dîner, maman le dit à demi, de peur qu'ils ne faussent compagnie.
Je répète tout haut que je suis très contrariée, ce qui est vrai. J'ai tant dit de bêtises d'Alexandre à tout venant qu'à présent je suis fâchée qu'il soit là. Dans tous les cas on en parlera. Songez donc à Nice et en été. Quelle étrange fantaisie de venir à Nice et flanqué de Torlonia mon inexplicable ennemi ! N'est-ce pas Torlonia qui est allé dire un tas de choses au vilain Antonelli.
Je comptais bien que cet Alexandre du diable ne viendrait jamais ici et je suis très fâchée d'en avoir tant dit, à présent on est sûr que je l'adore.
En le voyant si ami avec Madame ma mère on a demandé qui il est, tout le monde, Mmes Yakovleff, Bouldakoff, de Camprien etc.
J'ai tant pensé à ce que je lui dirai que je n'ai que l'embarras du choix. Je n'ai comme à Florence qu'un seul désir, c'est de me montrer jolie, élégante et gentille. Je ne veux même pas qu'il m'aime, il ne s'agit pas de cela.
Rosalie a déjà eu le temps de le rencontrer et de le reconduire chez Audiffret, puisqu'il ne connaissait pas le chemin.
Comme je ne voulais pas me préparer à sa visite j'ai dit que j'irais aux bains avec Mme Kondareff. De cette façon je serais habillée à tout hasard. J'ai mis une heure à me laver comme si le bain quotidien ne suffisait pas et parce que aucune toilette ne peut être réellement élégante si l'on ne se lave d'abord. On se sent propre, je ne sais comment l'expliquer. Puis je me suis admirée nue pendant une autre heure, jamais je n'ai vu une peau si blanche, même à moi.
En ce moment on reçut une dépêche d'Alexandre dans laquelle il s'excuse de ne pas venir sous prétexte d'avoir manqué le train.
Le général est venu faire ses adieux, nous ne sortons qu'à six heures. Il y a peu de monde, Mme Kondareff propose de nous en aller, j'accepte, en sortant je rencontre Audiffret; je ne sais ce que j'ai imaginé mais je me suis brusquement retournée et m'en allais par le pont gauche tandis qu'il entrait par le droit. Seulement alors je me souvins que j'étais mise d'une façon charmante et que j'avais une taille comme le jour où je me suis montrée à ma... famille. C'est dur à écrire.
J'étais si impatiente et si... je ne sais comment à dîner, qu'il n'y a pas eu question de manger; je ne sais ce que je serais devenue si l'envie soudaine de voir Larderei ne m'avait suggéré l'idée que vous allez voir. Mais ce fut comme une espèce d'attendrissement, une envie de le voir, sans lui parler même, le voir simplement. Mais il fallut une expérience avant d'exécuter. Je montai chez moi et au bout d'une demi-heure, on vit arriver au jardin une femme grande, assez forte, élégante, aux cheveux, aux sourcils et aux yeux noirs, des diamants aux oreilles et une broche de diamant attachant des dentelles autour du cou. Naturellement c'était moi. Ma tante, maman et Walitsky allèrent chez Bihovetz, ils y étaient depuis cinq minutes à peu près, quand Dina arriva haletante disant que la princesse Zeretel était arrivée demandant Mme Kondareff sa cousine, que papa était en caleçons au jardin, que les chiens aboyaient, qu'elle ne savait quoi faire, et qu'elle a amené la princesse espérant trouver là Mme Kondareff. On fit beaucoup de façon pour qui irait, enfin le général arrive, on me le présente, je réponds d'une voix que j'ai étudiée en voiture avec Dina et j'entre. Je dis tout ce qu'il faut pour expliquer mes recherches de Mme Kondareff; mon arrivée.
Le général se plie et se multiplie. Bref cela a duré une bonne demi-heure. J'étais persuadée que Bihovetz se moquait de moi, mais ayant fait certain vœu, je suis partie sans me révéler.
Je revins au bout d'une heure peut-être et ayant écouté à la porte comment Bihovetz se rappelait m'avoir rencontrée chez les Rostowzeff à Pétersbourg, il me trouvait belle, j'avais même du diable, une belle brune enfin, élégante mais trop remuante. Bihovetz trouvait par contre que Mme Kondareff n'avait pas l'air trop contente et que c'était peu aimable. En ce moment j'ouvris la porte et m'avançai vers lui chantant à tue-tête et me tirant peu à peu les cheveux noirs et le chapeau. D'abord il resta quelques secondes indécis et puis... si vous avez vu "Le Barbier de Séville" vous vous souvenez lorsque Bartolo est pétrifié à la vue du comte Almaviva. Imaginez la même scène en réalité vraie, tout ce qu'il y a de plus vrai, au point que je me mis à le tirer par le bras pour le tirer de cette extase tout en chantant le "Guarda Don Bartolo..." etc.
Il dit qu'il n'avait rien soupçonné, il était à mille lieues de se douter. Et pourquoi se douterait-il, c'était si naturel.
C'est certes la farce la plus réussie et la plus étonnante.
Je n'étais pas grimée, je n'étais ni vieille, ni bossue, ni à lunettes. J'étais jolie mais les sourcils noirs, les cheveux noirs, la voilette de tulle noir, la toilette me transformaient. En outre j'avais un peu de noir sous les yeux ce qui les rendaient superbes. Lise ne faisait que s'écrier que j'étais comme la Souvoroff.
Enfin puisque Bihovetz ne m'a pas reconnue... nous pouvons. Je suis si contente que toute la maison royale de la Daniloff part demain; ceux-là de moins pour Alexandre. D'ailleurs je m'en vais dimanche, je ne pourrais pas rougir devant ma femme de chambre.
Voulant savoir ce qu'on dit de moi au pavillon, j'ai attendu que ma tante et Walitsky fussent chez maman pour la conférence du soir et alors ôtant mes pantoufles je vins m'asseoir dans le cabinet qui précède la chambe et j'écoutai.
- Dieu qu'ils sont mous quand je n'y suis pas !
- Elle rejette tout cela sur notre position, commença ma tante.
- Non, répondit maman, elle sait bien que non.
- Elle en est amoureuse.
- Et il ne l'aime pas du tout.
Rien d'intéressant, Walitsky a dit tout bonnement que les parentés de Larderei ne valent rien, que le Roi après tout n'est que le Roi, et que Larderei lui-même ne m'intéresse que parce que c'est le comte de Larderei, parent du Roi. Et enfin que je ne regardais que les titres et les honneurs et qu'après tout les titres et les honneurs n'étaient que des titres et des honneurs. Après ses remarquables observations on se mit à épiler Alexandre, et Walitsky a répéter que les Salviati après tout n'étaient que des Salviati.
Alors je sortis de ma cachette et tout en riant leur donnai connaissance des différentes réponses que nécessitaient leur conversation. Maman est déjà toute malade d'émotion, et cela se termina par la résolution de mon départ pour dimanche.
En vérité je joue un drôle de rôle. On me dit en face que j'aime Larderei et qu'il ne m'aime pas le moins du monde. On l'accuse d'être presque un voleur et je le défends. Maman qui sait tout se crispe chaque fois qu'on en parle tandis que moi pas. A quoi cela tient ? On ne sait pas. Peut-être parce qu'on ressent cette injure... je n'en parle pas.
Tout cela... enfin. La blessure est trop profonde pour être jamais oubliée et à présent chaque fois que je veux penser, rêver à cet homme, ce souvenir glacial fait fondre tous mes châteaux magiques et me rappelle que rien, rien au monde ne peut effacer cette injure. Est-ce que je crie, est-ce que je rage, est-ce que je m'exténue comme avant à expliquer des fureurs inutiles ? Non, n'est-ce pas. C'est parce que c'est une affaire sérieuse et que lentement, doucement mais sans jamais l'abandonner tout à fait, je poursuivrai cette idée ou plutôt cette idée me poursuivra. Quelles hideuses, quelles terribles, quelles sanglantes taches que la scène du palier à Rome et la conversation de Naples. Et je n'ai que dix-huit ans. Celle de Rome est comme une brûlure de feu qui a fait crier, hurler, devenir folle mais qu'on méprise comme venant d'un homme qui ne comprenait pas. Celle de Naples est un rocher de glace qui vous gèle, qui vous étreint, qui vous calme. Et de ce dernier je ne me plains pas.
Pour les choses d'avant j'ai pleuré de désespoir, de honte, d'horreur immérités. Voyons, mon Dieu, qu'avais-je fait pour être reçue d'une façon si immonde à l'entrée de la vie ?
J'ai tout fait moi-même à Naples et je répète que je ne me plains de rien et je m'aperçois en même temps que rien ne peut atténuer ce que m'a dit Alexandre. Rien au monde, entendez-vous ?
Aussi, il sera à moi, je me relèverai, je montrerai que lorsqu'on veut bien quelque chose on l'a. Mais ce qui est terrible c'est que son avertissement ou son refus, comme vous voulez, m'interdit cette manière d'agir. Je ne sais ce que je ferai et je ne veux plus me dissoudre dans de l'encre. Mais sachez que je suis calme et que par conséquent ce sera long. Non pas l'amour, mais le souvenir de l'affront. Pour la première fois dans ce journal le mot est bien employé.
Dieu est grand, Dieu est bon, Dieu fera comme il l'entendra puisque je ne trouve aucune, aucune issue ! Seulement je vous dis que je ne resterai pas avec ce fardeau gelé sur les épaules, Dieu me l'enlèvera, Dieu pourtant... n'admet pas ce que je rêve, d'autant plus qu'Alexandre ne m'a point offensée dans le sens d'offense qui peut être punie du ciel.
Je voudrais vous répéter tous les jours pour que vous ne pensiez pas que j'oublie, que je suis tranquille parce que ce n'est pas un feu de paille mais bien une chose dont on se souvient toujours avec un froid (je ne trouve pas de mot qui exprime mieux ce que j'éprouve) fort désagréable jusqu'à ce qu'on soit satisfait.
D'ailleurs je suis parfaitement en repos.
Comment peut-il m'échapper ? Mort. Tant mieux. Il pourra me mépriser toujours ? A cela je répondrai qu'il n'y a pas que l'amour pour calmer sa rancune... le mot est bien mesquin.
[Dans la marge: Ce n'est pas me venger que je veux, je veux triompher, or c'est permis et Dieu n'a rien contre cela. Aussi je l'en supplie en me remettant à sa volonté, Il est juste, je puis être tranquille, moi qui n'ai été qu'humiliée, un jour viendra où je serai récompensée. C'est dans la Nature et dans l'Evangile.]
Enfin il ne m'échappera que si je ne pense plus à l'histoire.
Je puis facilement ne pas penser à l'homme, mais son discours sera toujours avec moi et c'est à ce discours seul que j'ai affaire. Donc je puis aimer cent cinquante fois, cent cinquante autres que cela n'effacera rien et ne changera rien. Me voilà rassurée tout à fait sur le sort du dénouement.
[Rayé; Samedi 16 janvier 1877]
Ce qui est haïssable et ce qui semble s'être égaré dans ces parages ce sont les vilenies de Sorrento. Ce qu'il m'a dit au jardin d'abord, et plusieurs petites choses ensuite qui m'avaient rendue si honteuse et confuse !
Mais j'ai quelque chose qui modère mes transports d'indignation, trois simples mots : Il était ivre. Sans ces trois mots ce serait inexplicable ou bien ce serait à me fendre le crâne de désespoir. Savez-vous ce qu'il m'a dit au jardin de l'hôtel de la Sirène ?
- Voulez-vous, dit-il, nous aimer (c'est ici que se placent ces quelques mots que je n'ai malheureusement pas retenus, que j'ai mal entendus, mais dont le sens est clair) nous aimer et puis nous tuer au bout de deux heures ?
- Nous tuer, dis-je me dissimulant à moi-même que j'avais compris, nous tuer et pourquoi faire ?
O mon Dieu, ne m'ôtez pas la conviction qu'il était ivre.
Mon Dieu, jamais ni à Nice, ni à Rome personne n'a dit un mot qui pût blesser la pudeur d'une enfant. Il est vrai qu'à Naples il