Journal de Marie Bashkirtseff

Comment hier encore j'étais à l'hôtel de la Paix, Doenhoff à peine arrivé est venu nous voir, enfin nous étions aux Cascines, où j'ai vu ma famille en huit ressorts, chevaux noirs, livrée verte. Si j'ai pris la coiffure de Blanche, sa mère s'est habillée comme moi, par hasard ou avec intention, mais elle était en blanc et à Florence ce n'est pas la mode. Elle avait un équipage superbe, je m'en réjouis comme pour moi.
Elle a une figure si douce, si excellente !
Plus loin ma famille illégitime... j'étais à pied avec Dina, cette canaille descendit de sa victoria de remise et vint au devant de nous tenant sa sœur par la main comme sur la scène. Cette singulière façon de se promener la fait reconnaître à une lieue.
Nous marchions à gauche, elles à droite de la même allée, mais lorsqu'elle fut presque en face, elle se rapprocha brusquement et me passa de si près que nos robes se touchèrent. Je m'arrêtai et sans me gêner aucunement je l'examinai de la tête aux pieds avec affectation. Elle ressemble à l'effigie de l'Italie sur les billets de deux francs, une taille énorme, les jambes écartées, les pieds grands, la démarche bizarre et un air commun, trivial. Elle se laissa regarder et remonta immédiatement en voiture.
Comment tout cela hier et Nice aujourd'hui !!
Marcuard nous a reconduites à la gare après avoir assisté à nos préparatifs à l'hôtel. Je faisais la folle comme d'habitude et Marcuard m'amusait par sa gravité paternelle.
— Je viens, dit-il d'avoir des renseignements précis sur notre jeune Alexandre, des renseignements sûrs.
Je fis un Ah ! insignifiant en attendant la suite car pour que Marcuard parle ainsi il faut qu'il ait eu une entrevue avec la comtesse ou son notaire.
— On pourra arranger ses affaires, continua-t-il, avec un million et il lui restera plus de deux cent mille francs de rente. C'est-à-dire qu'avec ce million sa fortune sera entièrement libérée. Mais il s'agit de trouver ce million. Il a d'autres dettes mais on arrangera en famille. Ce million trouvé, sa famille, ses amis, lui pardonneront toutes les bêtises qu'il a faites, il sera reçu comme l'enfant prodigue, aimé, soigné, adoré... Voilà la situation.
Et le magnifique descendant du Grand Guillaume Tell nous regarda alternativement comme pour juger de l'effet de ce petit discours passablement solennel. Marcuard ne dit pas une parole en vain, tout ce qu'il dit est comme cloué, comme on dit en Russie.
— Eh bien, dis-je avec ma légèreté naturelle, eh bien j'espère qu'on lui trouvera ce pauvre million, à ce pauvre Alexandre.
— Certainement, dit maman.
— C'est que c'est difficile, continue Marcuard avec une certaine malice.
— Voulez-vous que je le lui prête ? demandai-je sur le même ton badin, à cinquante pour cent ?
— Non, dit Marcuard avec lequel on ne peut décidément pas plaisanter, ce n'est pas ainsi, on cherche un prêt... à fonds perdus - ajouta-t-il avec un regard si paternellement sournois que je sourie comme lui en demandant :
— Que me regardez-vous donc ainsi, Monsieur ?
— Ah ! fis-je au bout d'un instant d'un air, avec un air entendu, c'est plus difficile.
— Vous comprenez, poursuivit l'imperturbable Suisse, de cette façon il resterait plus de deux cent mille francs de rente pure de tout impôt, tout... intérêt.
— Voyez-vous ! dit naïvement Madame ma mère, qui tient au triomphe d'Alexandre.
— A fonds perdus, repris-je en guise d'explication.
— Oh ! ha !
— On trouvera, dis-je.
— Voulez-vous ? demanda-t-elle en riant.
— Moi ? Ce serait un mauvais placement.
Marcuard me souriait toujours d'autant plus que je demeurai pensive et il y avait de quoi. Nom d'un Melissano !
Un million ne rapporte jamais que cinquante à soixante mille francs en rentes d'Etat qui sont seules sûres à mon idée. Avec un million on peut s'acheter le plus beau duc de Melito ou prince de Santa Severina du monde, qu'il faudra nourrir, habiller, promener, entretenir enfin. Il reste fort peu vu les dépenses de jeu, de chevaux, de clubs que voudra nécessairement faire le duc ou le prince. On peut ne rien acheter et rester avec ses cinquante mille francs par an, mais il faudra bien un jour... à moins de vendre, ce qui est plus difficile et surtout plus rare. Tandis que voici une affaire superbe, avec un million on libère une fortune de plus de quatre millions et l'on a en outre un charmant garçon avec un nom et des parentés brillantes.
Comme spéculateur chacun doit être indigné de ne pas avoir le million nécessaire.
— Enfin, dis-je, ce cher Alexandre, ce... à propos, vous savez, j'ai vu sa femme et elle m'a touchée... le côté droit de la robe. Quel beau monument !
En wagon je n'ai pu retenir mes larmes...
J'ai retrouvé les mêmes Anitchkoff à la gare et, à peine à la maison, Collignon, Bihovetz et le beau Albert. Mais c'est qu'il est réellement beau.
A la gare même ma tante nous apprit une nouvelle surprenante. Il y a huit jours que grand-papa s'est fait opérer l'œil et l'opération a réussi. On recommande un calme absolu, aussi c'est dans la salle à manger que je me suis démenée comme une enragée; il a fallu que je racontasse tout mon voyage en une heure, les partis, le Roi, les plaisirs divers, tout, tout, tout ! Mme Kondareff, sœur de la Souvoroff, demeure chez nous depuis quinze jours en amitié avec ma tante. Gautier parti, j'ai parlé de Silène, de la petite fille, d'Alexandre et surtout de ma toquade pour lui. Je suis si surprise d'avoir été amoureuse que je le crie sur les toits, d'ailleurs de cette façon on le prendra pour une bêtise. Bihovetz, Walitsky et Collignon ont déjà adopté le geste du pied que faisait Larderei au Veglione et que Dina leur a transmis dans toute sa pureté, enfin c'est une folie générale que j'alimente par un tas d'extravagances assez calmes.
Mon appartement a embelli, certaines choses ajoutées lui donnent un commencement d'air habité, je suis tout en feu et fièvre à la pensée des arrangements, ornements etc. etc. heureusement que le souvenir du départ pour Paris me calme.
Un mois à Nice, à économiser, se reposer, songer à tout. Je me résigne.
Nice est belle. Quel dommage d'avoir une si ravissante maison dans ce trou, à Florence ou à Naples ce serait un trésor; sans parler de Rome ou de Paris où il faudrait un palais.
Ma tante ne sait pas encore la vérité sur Larderei...
C'est inutile d'ailleurs, j'aurais dû toujours garder cet épisode pour moi. J'ai raconté notre rupture, mes larmes. Le reste est assez flatteur pour qu'il n'y ait pas besoin d'exagérations, je m'étonne seulement comment cela a si étrangement tourné...