Journal de Marie Bashkirtseff

Je ne me serais pas levée si Rosalie n'avait pas dit que -"Monsieur le comte est en face à causer avec Altamura". Je suis courue le regarder à travers ma persienne. C'est étonnant, il ne me cause ni émotion, ni trouble comme ceux d'avant auxquels je voulais toujours changer quelque chose, ou le nez, ou le port, ou les yeux; mais le regarder me cause un plaisir calme, une satisfaction réelle.
C'est notre jour de Pâques. Nous avons assisté au service divin, célébré monstrueusement par un prêtre grec dans la chancellerie du Consulat.
Ensuite nous avons eu les Fabbricatore, les Hamontoff, Nasimoff et Doenhoff, qui ont tous appris l'aventure du Roi. Nasimoff surtout a trouvé l'action du Roi exquisement gentille.
Doenhoff vient très aimable, raconter que le Roi a pris des renseignements sur moi chez le prince de Prusse et qu'il est charmé et qu'on ne parle que de cela.
Je me suis promenée radieuse et presque insolente.
[Sept lignes cancellées]
Le Roi finissait de saluer quelqu'un lorsque je l'aperçus.
J'ai incliné la tête et lui se retournant tout à fait resta découvert pendant tout le temps que je l'ai regardé. Le Roi !! Je l'adore. Cher Roi !
[En travers: Le Roi est bon juge et puis ça m'embellit singulièrement aux yeux de Doenhoff et de tous.]
Il part demain à six heures du matin sans venir chez nous ! Qu'est-il donc arrivé ! J'étouffe de larmes toute la journée. Le docteur du prince est revenu et m'a trouvée tout à fait bien.
Je suis allée dîner et j'ai failli pleurer en revoyant cette table où il est venu dîner pour moi, puis la porte par laquelle je l'ai vu avec Melissano et enfin le salon de lecture... je me suis arrêtée auprès de la caricature du Syndic que nous avions regardé ensemble le premier soir, jeudi 29 mars, il y a à peine dix jours ! Il me semblait dix mois !
Paul Antonelli se marie avec une Russe.
Caracciolo vient et puis encore Doenhoff qui revient du palais où il y avait un dîner de cent trente couverts. Le Roi a parlé de moi et a répété plusieurs fois "elle est excessivement jolie".
Aux courses il avait pris par le bras le prince le priant de me montrer et le prince est venu jusqu'à vers moi avec Doenhoff puis il est retourné à la tribune; je n'en ai rien dit parce que j'avais ce jour une peur !
Et puis à l'Opéra. Je reconnais Larderei de très loin, il vient. Je suis taciturne... Nasimoff est avec nous. Larderei est rouge, pour lui, pour un autre ce serait pâle. Nasimoff s'engage dans une conversation avec maman et j'ai le bonheur de parler longtemps et doucement avec Larderei. De choses indifférentes, du carnaval, de nos lettres, de tout mais c'était un charme.
— Je ne pars que demain soir, me dit-il ensuite, serez-vous chez vous ?
— Oui.
— Quand ?
- Mais comme toujours jusqu'à cinq heures.
— Et... serez-vous seule ?
— Je ne pense pas, vous nous trouverez ensemble.
— Non, ce n'est pas ainsi qu'il me le faudrait, j'ai à vous parler en particulier.
— Fort bien... mais...
— Lorsque Madame votre mère et Mademoiselle Dina monteront dîner, retardez de quelques minutes et alors je vous parlerai...
— Bien.
— Cela vous est facile, vous le faites souvent. Ou bien... tenez, en vous promenant, vous restez souvent un quart d'heure et même plus, seule et les autres pendant ce temps font un tour à la Chiaja.
— C'est vrai.
— Eh bien, faites comme ça demain, je serai à ma fenêtre, et je monterai un instant chez vous...
- Oui, bien.
Campomarino, Santasiglia, Porcinari, Pascarola, Marini, Melissano envahissent la loge de sorte que j'ignore tout à fait ce qui se passe sur la scène.
Larderei est tranquille et sérieux, il conduit maman tandis que je sors avec Pascarola et Dina avec Nasimoff.
A la porte de l'hôtel nous trouvons Marcuard. Nature franche, serrée, honnête. Je l'aime énormément et sous l'impression de Larderei je me mets à le blaguer jusqu'à deux heures du matin. Il est pâle, misérable. Dina fait la cruelle ! Où allons-nous ?
Ah ! mon empereur, comme dit Larderei gris.
Que veut-il me dire ? Est-il possible que je sois heureuse ? Pourquoi pas ? Je n'ose rien penser, j'ai peur de gâter...
Ah ! mon empereur... non, ce serait trop beau... je dors.