Toute la journée nous avons eu du monde, les Fabbricatore, Hamontoff, Nasimoff.
Et maman m'a mise au désespoir pour Dieu sait combien de temps. Elle a imaginé de parler à Nasimoff d'une soirée dansante qu'elle voudrait donner, naturellement Nasimoff a dit qu'il n'y avait pas assez de connaissance et que les "aristocrates" n'iraient pas pour danser avec les Fabbricatore etc.
Il n'y a que maman pour avoir de pareilles idées.
Nasimoff nous prend pour des Hamontoff aussi je me suis empressée de le rassurer, je sais qu'il raconte tout naïvement et qu'il répétera ce que j'ai dit.
Ah ! oui ce pauvre garçon, ce Larderei de mon cœur, comme on le calomnie chez la comtesse Souhtclan (centre aristocratique russe et nid à cancans) on s'occupe de moi, riche héritière voyez-vous; donc après avoir raconté que j'avais acheté à l'hôtel Drouot un lit de soixante mille francs, on a dit que le comte de Larderei me suit depuis un an partout et qu'il n'est pas à Naples parce que la mère de la jeune fille qui l'a toujours regardé de travers a définitivement dit : non. Malgré l'amour de la demoiselle pour lui. Ah ! Bon Dieu, comme il dit, Bon Dieu.
[En travers: En causant avec Rosalie je disais presque sérieusement que je ne devais pas sortir en l'absence de Monsieur le comte. Et en moi-même je me vantais d'une sorte de fidélité comme si en un mot j'étais sa très humble servante.]
Au moins c'est une invention flatteuse. Rosalie aussi est persuadée que Madame ne le veut pas, et surtout la tante de Mademoiselle, et ça parce qu'un jour que j'avais trop causé de Monsieur le comte, j'ai trouvé bon de lui dire ce que ma tante écrivait, c'est-à-dire : "Larderei est une saleté, je ne veux pas en entendre parler". Chez d'autres ça aurait en effet une signification, mais je me moque si parfaitement de ce que disent les miens, et les miens sont si habitués de suivre ma fantaisie au sérieux et pour rire que tout cela est un jeu pour moi. C'est en se basant sur cette sévérité de Madame, que Rosalie a dit au cocher que jamais on n'y consentirait.
Ah ! je rage, Ah ! je suis agacée, Ah ! que je suis malheureuse ! J'ai assez de cette vie, vie d'hôtel, de rue, je vendrais mon âme au diable pour goûter de cette vie de salons, de fêtes ! Mon âme, non !! Mais...
Ah ! je me perds,
Ah ! je moisis, Ah ! je me rouille ! Ah ! je me désespère ! Ah ! que cette femme de chambre unique, ces domestiques de l'hôtel, ce landau loué, me froissent !! Ah ! que je voudrais mourir ! Ah ! mon Dieu faites-moi mourir ! Ah ! je me déteste, Ah ! je suis perdue. Ah ! je me pleure comme un diamant jeté dans une fosse d'aisance ! Ce qui me servirait à honneur dans une certaine position, ne fait que me rendre voyante, vulgaire !
Ah ! puisse cette toux se convertir en maladie mortelle ! Mes talents perdus, ma beauté fripée, mon caractère gâté, mon âme avilie, flétrie, honteuse, humiliée !
Ah ! Dieu je veux mourir. Que j'étouffe, que j'étrangle, je crève !!
C'est une torture, c'est une infamie ! Ah ! Mon Dieu Sauvez moi.
Tout ça est trop petit. Larderei avec sa Coquine, c'est mesquin. Je voudrais lui voir une Coquine avec deux femmes de chambre, une dame de compagnie, des valets, des chevaux, je voudrais lui voir perdre des centaines de mille, acheter des chevaux, donner, jeter, faire des extravagances, se rendre célèbre dans les grands cercles... Oh ! alors ! Oh !... alors...
Et c'est dans tout comme ça.
Il y a tant de parvenus qui brillent dans le monde... vraiment il faut être frappé de la gettatura pour être comme nous !
Le principal c'est un entourage brillant et du tact avec cela on va loin et haut. La première impression et par conséquent la plus forte, est celle des yeux, bien que neuf sur dix ne s'en aperçoivent pas.
Il ne faut pas qu'on voie le fil avec lequel c'est cousu, la toile du nuage, la mécanique de l'illusion enfin.
Une brillante apparence qui se trahit est pire mille fois que la misère et comme il en arrive presque toujours ainsi, on est habitué à la dédaigner. Mais rien n'impressionne autant qu'une magnificence réelle.
Ah ! ça, je crois que je m'extermine à prouver qu'à midi il fait jour. C'est que voyez-vous il y a tant de demi Diogène vulgaires et très adroits... mais que le diable les emporte. Je ne m'adresse qu'aux gens d'esprit et comme il faut.
[Deux lignes cancellées]