J'ai rêvé de Gaston de Larderei, de sa femme, et de Bijou. Après tant de pluie je me suis amusée à revoir les figures de la promenade, il y en a quelques unes qui s'occupent fort de moi. Je ne parle pas des badauds ordinaires qui regardent tout le monde.
Un jeune prince de dix-sept à dix-huit ans m'amuse, il sera beau comme un ange et sa lèvre maussade lui donne un air intermédiaire qui plaît. Il a remarqué que nous nous occupions de lui et posait avec un charme tout jeune qui était par cela même exquis.
[En travers. Les frères se promènent avec un prêtre, sa mère à part, et lui à part, les trois attelages sont fort beaux. Il n'a pas cette maigreur repoussante dans les enfants de son âge, c'est ce qui lui donne un air très intéressant.]
Mais je désirais une conquête au delà de trente ans, je l'ai eu même au delà de quarante. C'est flatteur mais... fi. Je suis comme les femmes de trente-cinq ans, j'aime les hommes de vingt-deux.
Les Fabbricatore sont venus le soir et nous sommes allés au Skating où il y a jeux tous les vendredi.
Ma robe m'allait particulièrement bien, faisant ressortir l'extrême richesse de mes formes, (ne croyez pas de grâce que j'aie des montagnes de poitrine, loin de là), une dentelle retombait sur les gants et tout me plaisait enfin, ce qui me rendit avenante et calme. J'avais emmené Rosalie pour m'assurer de l'identité de l'invisible. Cette race d'oiseaux de nuit comme Antonelli. Il n'y vint pas, en revanche il y en eut bien d'autres et surtout mon officier qui a des yeux qui troublent; vous savez si les Napolitains sont expansifs quant à leur impression des objets qu'ils voient; j'ai recueilli bien des choses sur mon passage, d'ailleurs c'est stupide de le dire.
Ah ! si Larderei était ici... en attendant je fais de mon mieux, je patine avec le fils du marquis de Santasiglia qu'on me présente et qui est blond, taché de jaune et [Rayé : bête] jeune. Les courses des messieurs ont été surtout agréables parce que Massimo et d'autres nous ont indirectement et discrètement rendu des politesses flatteuses; le point du départ se trouvait devant nous et cette masse de pantalons nous ôtait la vue des bagnes, alors ces messieurs ? Massimo en tête, ont reculé le groupe et aussitôt que quelqu'un s'avançait, il le priait de reculer en faisant des gestes très expressifs et en nous désignant de l'œil et même de la voix avec un respect tout italien, tout comme si le spectacle n'était que pour nous, comme si il n'y avait pas d'autres dames auxquelles on obstruait la vue pour nous ou la faire plus belle.
Quant à l'officier je sais que j'ai produit sur lui ou une atroce ou une ravissante impression, c'est un être profond et silencieux mais d'une beauté rare tout en n'ayant rien de très distingué, je ne puis me le figurer sans casquette militaire. Je crois que c'est celui qui a assisté au départ d'Alexandre; mince, brun, le teint éclatant et des yeux presque aussi voilés que ceux du fils de cardinal, mais plus sincères.
A Naples je suis condamnée je crois à mener une vie de poisson, ou plutôt comme on dit en Russie: "ni viande, ni poisson".
Je suis contente de tout excepté de mon Larderei qui m'a oubliée. Monsieur le cocher avait dit qu'il ne reviendrait que dans un mois, tandis que Monsieur le comte avait dit dans dix jours. Et puis on ne sait pas encore ce qu'aura dit Madame la Coquine, on sait et Antonelli m'a dit, que Monsieur le comte n'était que le domestique de Monsieur le cocher et que lorsque Monsieur le comte disait :
- Demain je vais à Florence, Monsieur le cocher lui répondait :
- Vous allez à Florence ? Eh bien moi, je reste ici.
Et on restait. Quant à Madame la Coquine elle le battait presque, cette adoration de mon cœur, je voudrais le voir en chemise de batiste avec un jabot de dentelle et une robe de chambre de velours noir, ce serait à en perdre la tête.
Allons y rêver, je voudrais en rêver encore cette nuit comme les deux précédentes.
Mon bureau, les tables et le tapis sont semés de bouts de papiers sur lesquels je m'efforce de reproduire les traits et l'air insensé de mon bien-aimé.
Ces traits ont une analogie remarquable avec ceux de la princesse Marguerite.