Ce matin on m'a réveillée à sept heures. Borghése devait aller à un rendez-vous avec une dame du monde hors de la ville, et je voulais sortir en même temps pour le voir. Mais il partit à six heures et demie lorsqu'à six heures le domestique entra dans sa chambre il était déjà levé.
Avec une dame, c'est charmant, et Larderei qui aurait pu... s'encanaille avec Madame la Coquine et s'incline devant Monsieur le cocher.
Pour la première fois depuis Pelikan, je me suis promenée à pied et ayant rencontré les Hamontoff nous sommes allés voir un atelier de peinture, maman, moi et les Hamontoff.
Il arrive des complications financières à cause d'une caisse qui m'arrive de Paris ! C'est le plus odieux ! Parce que maman se plaint. Les plaintes ne servent qu'à tout envenimer, on paye et on oublie et tout va bien. Je sais bien que l'on reste à sec, mais ça arrive si souvent et c'est chose si habituelle et on sait tellement que cela n'est que question de temps, que se lamenter est vraiment stupide.
Les demoiselles Fabbricatore ont été chez nous.
Ce soir à la première représentation d' "Aida", je me suis pour la première fois montrée décolletée, en robe de sicilienne blanche, corsage lacé devant, à pointe. Les lorgnettes ont fonctionné avec un ensemble remarquable jusqu'à la fin de la soirée. Je m'ennuyais cependant malgré Nasimoff qui est un singe de laideur et un ange de bonté.
Au parterre j'ai deviné don Giovanni Borghése, qu'on accusait d'être plus beau que Larderei.
Accusation peu fondée, parce que ce Romain a le type de sa ville, les cheveux excessivement noirs, séparés sur la nuque par une raie qui va jusqu'au front sur lequel les cheveux forment deux dents ayant premièrement légèrement bouffé sur le haut de la tête. Un nez long et circonspect sans être distingué, des yeux qui regardent au-dessous et qui ne sont pas très grands, une moustache noire en brosse, un point noir entre la lèvre et le menton, des mains superbes comme Pizzardi; grand, la démarche lente et hypocrite; enfin Antonelli en grand, en plus dur, et par conséquent en plus laid, puisque le charme principal d'Antonelli était un air de langueur presque féminine. Et puis sa bouche petite aux lèvres minces et remarquablement fraîches tout en n'étant que roses.
C'est un éternel souvenir honteux et brûlant. Pourquoi ? Parce que tant que l'on est jeune fille on ne sait jamais si l'on aime ou si... c'est cynique, mais vrai.