Journal de Marie Bashkirtseff

Ainsi, j'ai été jouée !
Il est très offensant je vous jure d'avoir pris pour un homme, un gamin; d'avoir fait des frais de conversation, d'esprit, d'amour... pour un blanc-bec comme mon frère ou comme Michel ! Ah I Antonelli ce n'est pas d'amour que tu me fais pleurer. Ces baisers, ma honte, sont la seconde goutte d'encre dans le verre d'eau; le duc de Hamilton a été la première.
[Mots noircis : Je l'étonne moi-]-rnêrne qu'un souvenir désagréable ] me tourmente si longtemps... au fait quatre mois déjà... je m'étonne de me surprendre vingt fois par jour le sourcil froncé et le menton dans la main, songeant à ce honteux... voyage que je fis à Rome avec ma tante.
[En travers: Je suis inepte.]
Je suis énervée à force d'entendre les allusions blessantes contre les miens et de ne pouvoir m'en offenser, car je les ai provoquées moi-même et mon père a l'adresse de parler à regret et avec une réserve touchante...
Je lui aurais bien fermé la bouche, je l'aurais maudit et chassé de ma présence si ce n'était cette misérable peur de perdre mon dernier misérable moyen... Il est bon pour moi., je suis bien bonne de le répéter, comment pourrait-il être autrement envers une fille [Mot noirci: aussi] spirituelle, instruite, agréable, douce et bonne (car je suis tout cela ici et il le dit lui-même) qui ne lui demande rien, qui vient lui faire une visite de politesse et qui gratifie sa vanité de toutes les manières ?
Je fis le matin avec lui une promenade à pied, et le soir à cheval.
En rentrant dans ma chambre j'avais envie de me coucher par terre et pleurer, je me retins et cela a passé. C'est ainsi que je ferai toujours. Il ne faut pas accorder aux indifférents le pouvoir de nous faire souffrir. Quand je souffre je suis humiliée, il me répugne de penser que tel ou tel a pu a pu [Mot noirci: m'offenser.]
Eh bien, malgré tout, la vie est encore ce qu'il y a de mieux au monde.