Journal de Marie Bashkirtseff

Je me suis parjurée, j'ai donné ma parole d'honneur en mentant, mais je me suis tirée d'un pas désagréable.
Dans la lettre que m'écrit maman, elle dit : serre-la à Gritsa Miloradovitch, ce qui veut dire : serre la main à Gritz Miloradovitch.
Vu, les soupçons de mon père et notre conversation d'hier, et les bruits qui courent en ville, en donnant à lire à mon père cette lettre, je tachai d'encre ces lignes, mais il parvint à déchiffrer et à deviner. Ces mots auraient passés inaperçus, mais effacés ils acquéraient une importance ridicule, aussi ne sachant que faire je souris en disant que mon père était un médiocre devin.
— Tu veux, mon cher, en plaidant le faux savoir le vrai !
— Comment tu nies ? s'écria-t-il stupéfait.
— Oui, je nie.
— Ta parole d'honneur ?
— Ma parole d'honneur ! Oserais-tu en douter mon père?
— Oh ! fit-il, est-il possible, je suis foudroyé par tant d'audace.
— Si je ne prenais pas tes paroles pour une ruse afin de me faire avouer le vrai, je m'offenserais; mais je ne fais que rire.
— Tu donnes ta parole d'honneur ?
— Oui, et je jure devant Dieu !
Quelle horreur.
Mon père n'était pas du tout convaincu et j'avais menti pour rien, donc honteusement. Il est toujours honteux de mentir, et une fois qu'on a violé sa parole, il n'y a plus de barrière contre le mensonge et la conscience.
Je m'en allai seule à l'église et je priai de toute mon âme, il n'y avait qui regarder, à qui se faire voir. Il n'y avait que moi, le prêtre et le diacre.
Mon père m'emmène promener et à peine fûmes-nous à table qu'il dit :
— Ah ! Marie, ta diplomatie est mauvaise !
Alors pour prouver mon innocence et surtout ma naïveté je racontai l'affaire, alléguant surtout l'inutilité d'effacer une chose aussi simple et de la nier en mentant.
Je ne savais comment sortir de là, mon père avait bien vu le nom de Gritz, après tant de discussions je ne pouvais plus avouer.
- Ah ! comme papa est rusé ! m'écriais-je en cherchant un nouveau mensonge.
Il plaide le faux pour que je lui raconte le vrai. J'en conviens, tu es adroit, tu me devines, tu sais que je ne peux rien garder en secret et tu emploies le bon moyen pour que je te dise tout. Ah ! mais non, cette fois je ne dirai pas, je me défends de le dire !
Je me creusais la tête et me désespérais.
Mon père continuait son incrédulité, et il avait bien raison.
- Tenez, dis-je, je vais chercher cette fameuse lettre et vous déchiffrerez tous ! Que l'on est extraordinaire ici, Bon Dieu ! Quel mal y aurait-il à saluer Gritz Miloradovitch ? Et pourquoi le cacherais-je ?
Paul courut derrière moi, j'arrachai le morceau, je le brûlai, je donnai la lettre à Paul et lui ordonnai de dire qu'il l'avait prise avant moi sur le tapis.
- C'est tout ce qu'il me fallait, dit mon père en désignant la lettre déchirée, et en souriant :
- Eh bien, puisqu'il en est ainsi je vais donc céder à tes ruses et je raconterai tout à la Princesse ! Venez, ma tante.
J'avais trouvé. Gritz et Grof se ressemblent en russe comme en français, Miloradovitch et Merjeewsky aussi, surtout en russe, dans le sens de la lettre la terminaison est Miloradovitchou comme Merjeeskomou.
— Vous voyez Princesse, commençai-je avec un grand air de mystère et un naturel prodigieux. Vous voyez, vous avez entendu, il y a deux ans parler d'un certain comte Merjeevsky ?
— Oui, oui.
- Eh bien, vous savez aussi que j'avais quinze ans alors et que je le détestais ?
- Oui.
— Et avec cela il n'était pas riche, vous comprenez.
— Très bien.
- Eh bien voici quelle aventure, ce monsieur vient d'hériter d'une immense fortune, ma mère m'en avertit dans une lettre précédente, celle que je n'ai pas donnée à mon père, celle que j'ai emportée chez moi et enfermée, vous vous souvenez ?
— Oui, oui, après ?
- Après, ma mère... vous savez ce que c'est qu'une mère...
Eh bien, mais vous savez une mère tâche toujours, cherche toujours le soi-disant bien de sa fille, eh bien, ma mère me parle de revoir le comte qui est en ce moment à Harkoff mais je n'en ai rien fait, je déteste, vous savez ce que cela veut dire chez moi. Et dans cette lettre-ci, dans la fameuse, elle me dit : serre de ma part la main Graphou Merjeeskom ou en guise de conseil, de souvenir. [Mots noircis: vous voyez] la ressemblance ?
- Ah ! ha, je comprends !
- [Mots noircis: vous voyez], seulement, ne le racontez pas; c'est très simple, mais il y a de certaines choses qui répétées sont difficiles à... enfin c'est très délicat, la sollicitude maternelle peut être tournée en ridicule ou en un calcul mercenaire, vilain... ainsi, Natalaia Pavlovna, je compte n'est-ce pas? sur vous... et...
- Oh ! Mousse, soyez tranquille, je ne dirai rien, [Mots rayés: j'ai compris.]
Tout cela c'est pour vous dire que j'aurais pu servir à autre chose qu'à tromper une tante bossue et un père myope.
Triomphante désormais je me remis à table. Mon père saura tout ce soir ou demain.
[En travers: Je suis idiote.]
C'est vilain mais bien trouvé. Ayez de l'audace ! Pendant toute cette journée je ne me suis pas troublée un instant et, aux taquineries et aux sourires d'incrédulité, je répondais par des sourires pleins d'assurance et de calme parfait. Et ayant trouvé ma blague je la dis comme une chose qui me tourmentait la langue depuis longtemps et que j'étais enfin forcée de dire, poussée à bout par les manœuvres de mon père.
[En travers: Je suis idiote.]
D'un autre côté je continue à être contente, les flatteries du gouverneur et de sa femme ont augmenté l'estime de M. Constantin pour moi; l'effet que je produis le flatte; d'ailleurs je ne suis pas fâchée moi-même de savoir qu'on dit : "Vous savez, la fille de Bashkirtseff, est une grande beauté."
Ces pauvres imbéciles, ils n'ont donc rien vu ?