Journal de Marie Bashkirtseff

Je ne sais pas ce que j'écris, parce que, à peine chez moi je me suis souvenue d'une phrase de mon père dite au hasard ou exprès et, la grossissant dans mon imagination, je m'assis dans un coin et pleurai longtemps sans bouger et sans cligner des yeux mais les tenant attachés à une fleur sur le papier du mur, abîmée, inquiète, et surtout désespérée jusqu'à en être indifférente.
Voilà de quoi il s'agit. On parle d'Antonelli et on m'en demanda toute sorte de chose, contre mon habitude je répondais avec réserve et ne m'étendais pas sur le sujet de mes conquêtes, laissant deviner ou supposer, et alors entre autre mon père dit ceci avec une grande indifférence :
— J'ai entendu dire qu'un Antonelli s'est marié il y a trois mois.
Et une fois chez moi, je ne raisonnai pas, je me souvins de cette phrase, je me couchai par terre et je restai là abrutie et misérable comme à Rome avant Naples.
Je regardai sa lettre. "J'ai besoin de la consolation d'une parole de vous" m'a bouleversé le cœur et je me suis presque mise à m'accuser, moi !
Paul est traité selon ses mérites, mais avec un certain respect dû au fils de Bashkirtseff; le seul unique et dernier rejeton de la race. Il doit sentir la différence dans son cœur, mais extérieurement il est plus heureux, il est le fils unique, l'héritier.
[En travers: La race n'est ni ancienne, ni illustre.]
Et je suis en Russie, au diable ! Je pleure de colère, parce qu'il n'est pas là et parce que je ne peux pas aller le chercher, je n'ose pas. Ah ! si je le revoyais et s'il me disait de cette voix...
— "Tous les soirs je regardais votre portrait, je pensais à vous en m'endormant".
Il me semble., il me semble., rien !
Il n'y a pas d'excuses et si jamais je le rencontre je ne lui pardonnerai pas, mais ici, mais en ce moment je me jetterais à ses pieds.
Et puis... ô ! quelle horreur de croire aimer et de ne pouvoir pas ! Car je ne peux pas aimer un homme comme lui; un presque ignorant, un être faible, dépendant ! Fi ! Je n'ai même pas d'amour, je n'ai que de l'ennui.
On m'a donné une chambre à coucher verte et un salon bleu ! est-ce assez étrange, quand on pense à mes pérégrinations depuis cet hiver ! Et depuis que je suis en Russie, combien de fois ai-je changé de guides, de logements, de pays. Tantôt avec Etienne, tantôt chez Nina, puis à la campagne, puis à Poltava, enfin chez mon père. Aucun changement ne m'étonne, je change de logements, de parents, de connaissances, sans le moindre étonnement vu ce sentiment étrange que j'éprouvais avant. Tous ces êtres indifférents, protecteurs, instruments de luxe ou d'utilité, se confondent et me laissent calme et froide.
Comment faire pour amener mon père à Rome ?
Bigre, bigre, bigre !