Journal de Marie Bashkirtseff

[Rayé: Connais-tu le pays ou fleurit l'oranger ?]
Dina a des cheveux plus beaux que notre Dîna. Je l'ai coiffée pour me distraire et j'ai éé enthousiasmée par ses cheveux blonds, des cheveux d'Eve.
Mais je tombe des nues ! J'ai fâché Mme Tarnovsky, celle qui a vu Rome, et j'ai chagriné sa fille ! Moi ? Oui, moi, il paraît que Hamsley qui est depuis quelque temps en coquetterie très prononcée avec la demoiselle, l'a battue froid hier et n'a fait que me regarder et me suivre.
J'ignorais ces détails et je n'ai rien remarqué du tout.
Ce que c'est que le mépris des gens dont on est entouré, on ne les voit même pas. J'ai surpris ma tante Marie et Dina en conversation sur cette affaire; elles en parlaient comme deux commères du pays, j'ai demandé une explication, j'ai été tout étonnée et elles ont ri de ma prétendue naïveté.
On a dit quelques mots de Elisaveta Ivanovna, Mme Miloradovitch, née Skoropatsky. Les Skoropatsky ont été hetmans de la Petite-Russie, en mémoire de quoi la belle Elisaveta Ivanovna imagina de se mettre à la tête d'un petit mouvement ayant pour but l'émancipation de la Petite-Russie. Elle s'habillait de l'ancien costume et parlait petit-russien. Elle gagna tous les premiers seigneurs du pays en leur promettant le titre d'hetman et sa main, à chacun.
Et un M. Tarnovsky en est fou jusqu'à présent. Il a un palais non loin d'ici, et dans ce palais une chambre tendue de drap rouge. Sur une table couverte d'un drap rouge aussi, il a une boîte en verre dans laquelle se trouve le sceptre du hetman placé sur un coussin de velours.
Malheureusement la police a eu vent du mouvement patriotique de la belle Miloradovitch, d'ailleurs on en parlait déjà, même dans les journaux étrangers. On l'invita à venir à Pétersbourg dans la Troisième Section, dans une chambre dont le plancher cède à un certain endroit, obéissant à la pression d'un ressort.
La personne s'enfonce ainsi jusqu'à sous les bras, là-dessous il y a des hommes et des verges et on rosse le bas du ventre sans infliger [mots cancellés] au haut l'humiliation d'un pareil spectacle.
Depuis Mme Miloradovitch a été désignée à la police et observée. C'est une femme remarquable de beauté et d'esprit. Elle a cinquante ans.
Est-il possible que je sois embrassée sur les lèvres !
Quand donc oublierai-je cette affreuse humiliation ! Tout ce que j'avais de sacré foulé aux pieds ! Mon premier baiser jeté dans la boue !
Et c'est ce baiser qui fait que je me souviens de l'homme. C'est ce souvenir dégradant qui me le fait aimer... pour me justifier. Oh ! mais lui !