Jeudi, 10 août 1876 (29 juillet)
Je ne me pardonne pas d'avoir offensé le jeune garde à cheval si comme il faut. Hier je n'ai pas tout dit. Lorsqu'il était déjà rouge de colère, Nina avec la plus grande politesse lui demanda si la fumée ne le dérangerait pas et alluma sa cigarette.
Pauvre Yssayevitch est venu ce matin me baiser la main sous prétexte de ne pas m'avoir vue hier. Il ne fait que dire que la vie à la cour de Russie me conviendrait à merveille, et un instant après, que, bientôt, il va être nommé gentilhomme de la Chambre.
J'ai télégraphié à Nina et elle arriva avec ses filles pour me conduire chez Bergamasco le photographe.
La soirée se passa dans le calme le plus parfait, nous brodant, Nina lisant. Au milieu des Sapogenikoff si petites et d'un M. Boulatzel, qu'elles m'ont présenté et qui est un tout petit homme, je suis toute fière de ma taille.
Nina se mit au piano. La musique me fait toujours un effet singulier, celle de Gounod surtout. Le Faust m'excite, me bouleverse et m'attendrit ; je me couvris le visage avec les mains, trop émue et enthousiasmée pour pouvoir regarder les objets vulgaires qui m'entouraient. Je voudrais en ce moment voir le ciel ou ne rien voir du tout.
A souper, je continuai ma gaîté d'hier, tout le monde a ri et Boulatzel déclara qu'il ne connaissait pas de caractère plus heureux que le mien.
En vérité, je suis amusante, je ne m'en doutais pas, et heureuse puisque tout le monde le dit.
Mais ce soir est un soir mémorable. Je cesse définitivement de considérer le duc de Hamilton comme mon ombre chérie. J'ai vu chez Bergamasco un portrait du grand-duc Wladimir, il y a huit ans. Je ne pus m'arracher de ce portrait, beauté plus parfaite et plus agréable ne se peut rêver. Giro s'enthousiasmait avec moi et nous avons fini par embrasser le portrait sur les lèvres. A-t-on remarqué le plaisir que donne un baiser de portrait ? Nous avons fait comme toutes les demoiselles de l'institut feraient, c'est la mode d'adorer l'Empereur, les grands-ducs, d'ailleurs ils sont tous si parfaitement beaux qu'il n'y a en cela rien d'étonnant mais j'ai emporté de ce baiser de carton une mélancolie étrange et de quoi rêver pendant une heure. J'ai adoré le duc quand j'aurais pu adorer un prince impérial de Russie, c'est bête mais ces choses-là ne se commandent pas et puis je considérais dans le commencement Hamilton comme mon égal, comme un homme pour moi. Je l'ai oublié. Qui va être mon idole ? Personne. Je chercherai la gloire et un homme.
Le trop-plein de mon cœur débordera comme il a débordé, au hasard, sur le chemin, dans la poussière, mais sans vider ce cœur constamment rempli par des sources généreuses qui ne tariront jamais dans ses profondeurs.
Où avez-vous lu cela, Mademoiselle ? Dans mon esprit, fichus lecteurs.
Me voilà donc libre, je n'adore personne, mais je cherche celui que j'adorerai. Il faut que cela soit bientôt, la vie sans amour est une bouteille sans vin. Mais faut-il que le vin soit bon.
La lanterne de mon imagination est allumée, serai-je plus heureuse que le sale fou qu'on nommait Diogène ?