Journal de Marie Bashkirtseff

Hier à trois heures, je suis allée voir l'arrivée du train et, par bonheur, mon oncle était là. Mais il ne pouvait rester qu'un quart d'heure car à la frontière russe, Wirballen, il avait avec peine obtenu de venir ici sans passeport et avait donné sa parole d'honneur à un officier de la douane de revenir par le train suivant. Chocolat courut chercher ma tante, il n'y avait que quelques minutes quand elle arriva, on n'eut que le temps de dire deux mots. Ma tante, dans son inquiétude pour moi, en rentrant à l'auberge s'imagina qu'elle avait remarqué chez Étienne un air étrange et, par toutes sortes de demi-paroles, me découragea tellement que je commençai à être aussi inquiète. Enfin, à minuit, je suis montée en voiture, ma tante pleurait, je tenais mes yeux hauts et immobiles pour qu'ils ne débordassent pas. Le conducteur donna le signal et, pour la première fois de ma vie, je me suis trouvée seule !
Je me mis à pleurer tout haut mais, si vous croyez que je n'en tire pas profit !.. J'étudiais d'après nature comment on pleure.
— Assez, ma fille ! dis-je en me levant, il était temps, j'étais en Russie. En descendant je fus reçue dans les bras de mon oncle, de deux gendarmes et de deux douaniers. On me conduisit comme une princesse, on ne visita pas même mes bagages. La gare est grande, les fonctionnaires sont élégants et excessivement polis. Je me croyais dans un pays idéal, tant tout est bien. Un simple gendarme ici est mieux qu'un officier en France. Et ici plaçons une remarque à la justification de notre pauvre empereur, qu'on accuse d'avoir des yeux étranges. Tous ceux qui portent des casques (et il n'y en a pas mal à Wirballen) ont des yeux comme l'Empereur. Je ne sais si cela tient au casque qui tombe sur les yeux, ou à l'imitation. Quant à l'imitation c'est connu, en France tous les soldats ressembl[ai]ent à Napoléon tant on tâchait de l'imiter.
On me donna un compartiment à part et après avoir causé d'affaires et d'autres choses avec Étienne, je m'endormis en rageant de ma dépêche à Antonelli.
Aux buffets des stations on mange très proprement, de sorte que je descendais souvent, en compagnie d'une femme de chambre, d'un nègre, suivie d'un nombreux bagage, et avec cinquante roubles dans la poche. Qu'en dites-vous ?
Mes compatriotes n'éveillent en moi aucune émotion particulière, aucune espèce d'extase comme j'en éprouve en revoyant des pays que j'ai déjà vus, mais j'éprouve beaucoup de sympathie pour eux et il m'en revient un grand sentiment de bien-être.
Et puis tout est si bien accommodé, on est si poli, il y a dans la contenance de chaque Russe tant de cordialité, tant de bonté, tant de franchise, qu'on en a le cœur content.
Étienne est venu me réveiller ce matin à dix heures. Les locomotives sont chauffées avec du bois, ce qui nous épargne l'horrible saleté du charbon, je me réveillai toute propre et passai la journée à causer, à dormir et à regarder par la fenêtre notre belle Russie si plate, mais cette campagne rappelle celle de Rome.
A neuf heures et demie il faisait encore clair. Nous avions passé Gadtchina l'ancienne résidence de Paul Ier, si persécuté pendant la vie de sa superbe mère, et enfin nous voilà à Tzarskoïe-Selo, et dans vingt-cinq minutes à Pétersbourg.
Je suis descendue à l'hôtel Demouth, accompagnée d'un oncle, d'une femme de chambre, d'un nègre, suivie d'un nombreux bagage, et avec cinquante roubles dans la poche. Qu'en dites-vous ?
Pendant que je soupais dans mon salon, [Une ligne rayée mais on lit : assez grand, peintures au plafond] je pensais à la prédiction de la somnambule et m'imaginais déjà Antonelli se précipitant à mes pieds quand Étienne entra.
— Sais-tu qui est ici, qui est chez moi ? demanda-t-il.
— Non, qui ?
— Devinez, princesse.
— Je ne sais pas !
— Allons petite reine, c'est Paul Yssayevitch, peut-on le faire entrer ?
— Oui, qu'il entre.
Paul est à Pétersbourg avec le général-gouverneur de Wilna, M. Albedinsky, celui qui a épousé la favorite (une ancienne) de l'Empereur. Il a reçu ma dépêche d'Eydkühnen au moment de partir, ne pouvant manquer au service il avait chargé son ami le comte Mouravieff de venir à ma rencontre. Mais ce comte a été dérangé en vain, attendu que nous avons passé Wilna cette nuit à trois heures et je dormais comme une bienheureuse.
Qui niera ma bonté après que j'aurai dit que j'ai été gaie ce soir parce que je sentais qu'Yssayevitch était content de me voir ? Est-ce de l'égoïsme ? Je me réjouissais uniquement du plaisir que je procurais à un autre. Enfin voilà un cavalier pour me servir à Pétersbourg ; je suis à Pétersbourg... mais je n'en ai encore vu que des drochki, le drochki est une voiture à une place, à huit ressorts (comme les grandes voitures de Binder) et à un cheval, j'ai aperçu la cathédrale de Kazan avec sa colonnade dans le genre de Saint-Pierre de Rome, et beaucoup de « maisons à boire ».
Il est trois heures du matin et déjà il fait jour.
De tous les côtés j'entends les louanges de la princesse Marguerite. - Si simple, si bonne ! - dit-on. Simple, personne n'apprécie la simplicité dans une femme qui n'est pas princesse ; soyez simple et bonne et aimable et ne soyez pas reine, et les inférieurs se permettront des libertés, tandis que vos égaux diront : Bonne petite personne ! et vous préféreront en tout des femmes qui ne sont ni simples ni bonnes.
Ah ! si j'étais reine, c'est moi qu'on adorerait, c'est moi qui serais populaire.
La princesse italienne, son mari et sa suite n'ont pas encore quitté la Russie, ils visitent Kiev en ce moment « la mère de toutes les villes russes » comme a dit le Grand Prince saint Woldemar après être devenu chrétien et avoir baptisé la moitié de la Russie dans le Dniepr. Kiev est la ville la plus riche du monde en églises, couvents, moines et reliques ; et quant aux pierres précieuses que possèdent ces couvents, c'est fabuleux, il y a des caves qui en sont pleines comme dans les contes des mille et une nuits. J'ai vu Kiev il y a neuf ans de cela et je me souviens encore de ses corridors souterrains, remplis de reliques, qui font le tour de la ville, qui passent sous toutes les rues et lient souterrainement les couvents entre eux, donnant ainsi des kilomètres de corridors garnis à droite et à gauche de tombeaux de saints. Mon Dieu, pardonnez une mauvaise pensée......mais il n'est pas possible qu'il y en ait eu tant que cela.