Journal de Marie Bashkirtseff

Ah!
Ma tante était sortie, je lisais en bas, au salon de l'hôtel, l'idée me vint de monter, je monte, je trouve cette lettre de Mouzay. Je ne savais pas depuis quand elle était là, mais à tout hasard je me suis précipitée chez la comtesse et, au moment où je montais la dernière marche de l'escalier, deux messieurs sortaient du salon.
— Ah ! c'est Mousse, fit Mme de Mouzay.
— Oui, c'est moi.
— Entrez donc ; rentrez, Messieurs.
Je m'assis sur le canapé toute haletante après qu'on m'eût présenté MM. Paul de Cassagnac et Blanc.
Mme de Mouzay m'a présenté à Paul de Cassagnac, il est très grand, brun, des cheveux noirs et des yeux italiens ; il serait beau si ce n'était un peu d'embonpoint... comment dire... [mots rayés] et une certaine contraction de la bouche qui fausse ses traits qui sont de nature réguliers et nobles.
Il me regardait avec la plus grande attention.
— Mademoiselle, dit-il enfin et lentement, je vais droit au but, souvent avec de la brutalité même, mais prenez-le comme vous voudrez. Vous avez exprimé le désir de me connaître ; beaucoup de personnes ont fait comme vous, mais je ne me suis pas rendu. Et si on m'avait simplement dit que vous étiez une jeune fille... jolie, gracieuse spirituelle... je ne me serais pas rendu, cela ne me touche pas, non ! Mais ce qu'on m'a dit de vous m'a inspiré le plus vif désir de vous connaître. Une grande curiosité. On m'a dit que vous ne ressembliez en rien aux autres..
— On n'a fait que parler de vous, monstre ! interrompit la comtesse.
— Une individualité tout à fait à part, continua Cassagnac.
— Je suis sûre, dis-je, que la comtesse vous a dit trop de bien de moi, et j'en suis fâchée car vous serez peut être déçu dans votre attente.
— Je ne me prononce pas, Mademoiselle, ce n'est pas au bout de quelques phrases guindées encore qu'on peut juger, mais j'espère avoir l'honneur de vous connaître davantage et alors...
J'étais agitée assai et parlais peu ne voulant que parler bien.
— Avez-vous reçu ma lettre ?
— Quelle lettre, Madame ?
— Mais celle dans laquelle je vous disais que M. de Cassagnac était chez moi.
— Je n'ai rien reçu du tout et c'est merveilleux d'arriver juste au moment où...
— J'ai toujours eu beaucoup de chance, dit Cassagnac, et du moment où je désirais une chose, cette chose arrivait toujours, remarquez-le bien !
— Je voudrais pouvoir en dire autant, moi, Monsieur.
— Admirez comme le hasard me sert, continua-t-il, une minute de plus et nous étions en bas de l'escalier et nous ne pouvions plus remonter. Par conséquent c'était manqué puisque vous n'avez pas pu avoir de loge pour ce soir ; d'ailleurs je n'aime pas les présentations arrangées, c'est froid et banal, aussi j'ai dit à Madame la comtesse de vous écrire un petit mot, c'est bien plus simple.
Ces premières phrases échangées, Cassagnac parla davantage, il parla de lui comme d'un autre, exposant ses qualités, sa position, sa bravoure, son orgueil, sa vanité, son ambition, sa fatuité, ses idées sur les différentes relations, sur l'amour, sur l'éducation des femmes, se posant en Caton, en Matamore ; en Caton tempéré par une noble galanterie, en Matamore tempéré par une vraie bravoure. Dédaignant les lieux communs en toute chose et se posant de telle sorte que chacun de ses mots devenait une vérité, une sincère déclaration de sa part, auxquelles on ne pouvait pas répondre comme à ce que disent les jeunes gens, dont on ne pouvait pas rire et qu'on était obligé de croire.
Ce qui me plaît dans cet homme, c'est... assez drôle, mais ce qui me plaît dans lui c'est que deux êtres ne peuvent pas se ressembler moralement autant que nous nous ressemblons. En parlant il avait l'air de me voler mes pensées. On ne peut pas le nommer blagueur, bien que ma nature caustique ait eu ce désir les premiers moments parce qu'il dit trop franchement et naturellement toutes les choses. Il ne se vante pas en parlant bien de lui-même parce qu'il en parle comme d'un autre sans que cela ait l'air de cette mauvaise vantardise des gens qui affectent la franchise par profession.
Il me regardait comme « un sujet à étudier ».
Mouzay promenait ses regards rayonnants, interrogateurs, de lui à moi, et semblant lui dire : Hein ? Que vous disais-je ?
Blanc, un officier de marine de quarante ans mais jeune encore, nous observait tous de son air fin et quelque peu police-like.
— Ces dames partent demain, dit Mouzay, et c'est dommage, car enfin Mousse... écoutez, ma chère, j'ai prié ces messieurs, ne vous voyant pas venir, de venir passer la soirée chez moi, et votre tante et vous viendriez...
— Je veux bien, dis-je en regardant Cassagnac.
— Alors, c'est dit, ces messieurs seront ici ce soir.
— J'étais engagé ce soir, dit Cassagnac, mais pour avoir le plaisir de causer avec Mademoiselle, je m'arrangerai.
Je m'inclinai légèrement.
— Madame la comtesse, fit Cassagnac en la saluant et lui baisant la main.
— Mademoiselle, dit-il en s'inclinant devant moi.
Je lui tendis la main et il la baisa.
— Ce soir à neuf heures, dit Mouzay.
— Oui, comtesse, dis-je, nous serons chez vous.
— Vous entendez, Messieurs ? dit-elle.
— Je suis aux ordres de Mademoiselle, dit Cassagnac en s'inclinant encore une fois dans la porte.
Aussitôt je me renversai sur le sofa en chantant Faust.
— Eh bien j'espère que vous êtes contente, à présent ? Et c'est à votre vieille amie que vous devez cela, à celle que vous dites n'aimer que par moments et par caprice, monstre !
— Taisez-vous donc, dis-je toujours renversée, vous mouriez d'envie de connaître Cassagnac et vous êtes enchantée du prétexte, c'est vous qui êtes mon obligée.
Peu de temps après arriva ma tante. Elle ne voulut pas d'abord croire que Cassagnac fût présenté, car je le lui dis tout en chantant et me ballottant d'un bout de la chambre à l'autre, dans l'extase.
— La beauté ne me touche pas, dit Cassagnac avec un superbe mépris.
Cela ne m'a pas empêché de me coiffer avec un soin tout particulier, me faisant une tête originale et à moi comme toujours. Et de mettre les mules bleues.
En arrivant nous les avons déjà trouvés là, tous deux en habit, comme il convient à des gens comme il faut.
Blanc demeura avec ma tante, le baron de Mertens, la baronne, un comte de Boyal, je crois, qui revient de Chislehurst où il a eu l'honneur de déjeuner avec l'impératrice, tandis que je restai assise à la tête du sofa, Mouzay près de moi et l'homme intéressant en face. Malgré ses quatorze duels, sa popularité chez les basses classes et dans les cafés, il a de grandes manières et c'est avec une aisance parfaite qu'il me posa un coussin sous les pieds. Et cette attention si simple m'a presque émue.
— Je sais être sérieux, très grave, dit-il, mais cela m'ennuie et, j'en suis certain, cela vous ennuierait vous aussi.
— Je crois bien [que] cela ennuierait Cassagnac, fit Blanc de l'autre bout du salon, qui est très petit, en le regardant d'un air de vieille bonne qui regarde son enfant gâté et terrible.
On parla tout d'un coup du spiritisme et du magnétisme, Cassagnac avec une profonde conviction et une gravité mystique. Ma tante se mit à rire.
— Je n'aime pas parler de ces choses-là devant des indifférents, dit-il, et il se tut.
Mais lorsque le côté des autres fut absorbé par autre chose, je recommençai la conversation interrompue et il raconta les choses les plus extraordinaires qu'il a vu faire et fait lui-même avec Blanc. Cassagnac est magnétiseur. Je lui fis part de mes croyances et de ce que j'avais vu. Et comme, je le répète, nous sommes tellement semblables l'un à l'autre, la conversation devint peu à peu facile et presque intime. J'avais bien moins peur.
— Si votre conversation m'ennuyait, dit Cassagnac en réponse à une de mes modesties, je ne serais pas là.
Et comme c'était dit de cette façon naturelle dont j'ai parlé ce matin, je le crus à la lettre, comme je crois tout ce qu'il dit.
Il m'est doux de comprendre d'autres relations entre homme et femme que celles de la coquetterie.
— Je comprends le mariage comme Roméo et Juliette, dit Cassagnac, autrement c'est une saleté. D'ailleurs l'homme amoureux est un homme à la mer.
— Vous y êtes souvent tombé, mais vous êtes un fort nageur, dit Mouzay.
— Non, en vérité, la beauté et la coquetterie me laissent froid. Ce que j'apprécie, ce que je voudrais, c'est de pouvoir dire à une femme au bout de trois, quatre, six mois de connaissance, voilà, vous me plaisez, je vous aime beaucoup ; avez-vous la même sympathie pour moi ? Et si elle dit oui, on vit dans une charmante intimité d'action et de pensées. Si quelqu'un me plaît je suis capable de venir lui dire : Tenez, nous allons demeurer ensemble, ou bien vous ici, moi en face de cette maison. Tandis que lorsqu'une personne me déplaît je m'en vais et je ne reviens plus. Je pourrais rester six mois, un an à vivre avec quelqu'un... Ah ! ajouta-t-il en riant, mais les convenances, le monde est là !
— Oui Monsieur, les convenances, le monde, voilà l'échec.
[deux lignes rayées]
— J'espère que je n'aimerai jamais dit-il, car je ne comprends pas l'amour comme tout le monde, d'abord je serais jaloux comme un tigre !... Et puis... et puis quand on aime on n'est bon à rien. Aussi quand je vois une femme belle je me défie tout de suite et je cherche ce qu'il y a de repoussant en elle car je me dis, il doit y avoir quelque chose ! Et quand je rentre chez moi et je me dis : Voilà une tête brune ou blonde qui m'attire trop... alors, alors je me le défends et je me retire, car un homme amoureux est un homme à la mer.
— C'est vrai.
Puis il dit tant et tant sur son caractère et sur l'amour que je pensai ce que Mouzay dit tout haut !
— Oh ! ça, Monsieur, dit-elle, mais vous vous posez de façon à piquer terriblement au jeu... et faire penser votre conquête plus difficile à faire que celle de la toison d'or !
Qu'en ferait-on ? fit-il presque amèrement, et quelle toison ! Une peau d'ours.
Il nous dit comment lui est venue l'ambition. Il avait dix-neuf ans et son père l'avait conduit dans un bal.
— S'il n'y avait que des hommes, dit-il, l'ambition n'existerait pas. C'est pour la femme : oui, un regard, un serrement de main, voilà notre récompense, voilà notre ambition ! J'étais dans un coin du salon et je regardais un groupe de jeunes femmes, toujours j'ai aimé à regarder ce qui est joli, et j'observais l'effet que produisaient sur elles les différents noms qu'on annonçait, c'était encore la mode d'annoncer alors. Quand on disait le nom d'un grand financier, toutes ces têtes se penchaient les unes vers les autres se répétant voici M. un tel, voici M. un tel. Quand c'était un grand nom de noblesse qu'on annonçait, de même il se faisait un mouvement parmi ces femmes, puis la même chose pour un homme politique. Alors !... alors la rage m'a pris ! Et j'ai juré que moi aussi je serais quelque chose, qu'à mon nom il se produirait le même mouvement et les mêmes chuchotements ! Et quand je suis rentré chez moi je me suis demandé : eh bien mon garçon, comment feras-tu ? Gagner des millions... vite ? ce n'est pas honnête. Être duc ? c'est trop tard. Et alors je me suis décidé à devenir ce que je suis. J'ai commencé par jeter quelques grands scandales sur le pavé de Paris, car c'est comme pour deux chiens qui se battent, tout le monde se met aux fenêtres. Et quand j'eus attiré les yeux sur moi, je me suis dit que, maintenant qu'on me regardait, il fallait pouvoir montrer quelque chose !
Mme de Mertens vint à nous et Cassagnac se mit à raconter ses aventures de la guerre, entremêlant le terrible, le mélancolique et le comique. On en ferait des livres.
Je m'abandonnais volontiers à l'influence de cette causerie charmante et tout à fait nouvelle pour moi, qui n'ai vu que des gens comme Galula dont je ne me fichais pas mal, ou comme Audiffret dont je voulais faire des martyrs, ou comme Antonelli que je cherchais à aimer et surtout à respecter... un peu, sans pouvoir y parvenir malgré la meilleure volonté du monde.
D'ailleurs entendons-nous, entre Cassagnac et moi il n'y a et n'y aura jamais question d'amour.
Bien que je siffle en l'air tout en écrivant cela, je suis certaine de ce que je dis, quant à ce qui en est de moi, au moins.
Je suis très fière d'avoir attiré l'attention et l'amitié d'un homme comme Cassagnac, car je suis sûre que j'ai l'une et l'autre déjà.
Cassagnac et le chef du parti bonapartiste, Cassagnac est un des hommes éminents du jour, par son honnêteté, par son courage, par son éloquence et son immense influence sur les siens. Et si Napoléon IV revient... Bigre ! Qu'il ne lui en déplaise si jamais il lit ces lignes, avec tous ces défauts et ces qualités, avec sa fatuité et sa valeur réelle, il me semble et il est : un grand enfant de génie.
Mmes de Mouzay et de Mertens se livraient à leur enthousiasme et riaient, soupiraient et écoutaient selon ce que disait Cassagnac, quant à moi je ménageais mes marques d'approbation pour lui en faire sentir la valeur quand je lui en donnais.
On parla de la mer, des villas, des villes d'eaux.
Cassagnac exprima son dégoût pour le monde au bord de la mer qui est un élément sauvage et qui jure horriblement avec tout ce qu'on voit en général sur les côtes.
— Cependant, dis-je, il est bien agréable d'avoir une maison au bord de la mer et je vous assure que je suis bien heureuse chez moi, devant une fenêtre ouverte, la nuit, pour travailler ou écrire, avec deux bougies allumées devant moi, car je trouve que les lumières, loin de détruire le charme d'un beau clair de lune dans un paysage près de la mer, lui en donnent un tout particulier en contrastant avec la clarté argentée de l'eau et le fond noir des arbres. Et devant cette fenêtre ouverte... on pense mieux, on écrit mieux, on est plus heureux qu'ailleurs, je vous assure !
— Non, vraiment, vous travaillez... un peu pour vous ? demanda Cassagnac avec une gentille expression de douceur qui frappe pour ainsi dire, dans sa figure créole et même féroce.
— Oui, dis-je en souriant.