Journal de Marie Bashkirtseff

C'est aujourd'hui que j'ai vu des choses bien extraordinaires. Ma tante, Mmes de Mouzay et de Mertens étaient avec moi. Nous sommes allées chez le célèbre somnambule Alexis. Il ne donne presque plus d'autres consultations que des consultations pour la santé. Mouzay le connaît depuis longtemps, il lui a jadis rendu toute sorte de services par son incroyable lucidité.
On nous a fait entrer dans une chambre demi-éclairée et, comme de Mouzay avait dit : nous ne sommes pas pour la santé, le médecin sortit nous laissant seules avec l'homme endormi.
Un homme, cela m'a rendue incrédule et surtout l'absence de tout charlatanisme extérieur. Mme de Mouzay lui prit la main :
— Vous vous souvenez, M. Alexis, dit-elle, il y a longtemps vous m'avez fait retrouver trois mille francs qu'on m'avait volés ?
— Oui, Madame.
— Eh bien, aujourd'hui je vous amène une petite amie à moi qui veut vous consulter sur diverses choses, il ne s'agit pas de santé, ajouta-t-elle en lui mettant dans la main la mienne.
— Ah ! dit-il, avec ses yeux à moitié fermés et vitreux, comme ceux d'un mort, en attendant autre chose, votre petite amie est bien malade.
— Ah ! bah ! fis-je effrayée, et j'allais lui dire de ne pas parler de ma maladie, craignant d'entendre des horreurs, mais, sans m'en donner le temps, il me détailla mon mal qui est une... j'oublie, quelque chose de chronique dans le gosier enfin. Mais j'ai des poumons très forts c'est ce qui m'a sauvée.
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Une laryngite.
— L'organe était superbe, dit Alexis avec compassion, à présent il est usé, il faut vous soigner.
Il fallait écrire, je ne me rappelle pas toutes ces histoires de bronches, de larynx etc... pour cela j'y retournerai demain.
— Je viens, Monsieur, dis-je, vous consulter sur cette personne et je lui mis dans la main une enveloppe cachetée avec la photographie du cardinal.
Mais avant de dire ici toutes ces choses extraordinaires, convenons ensemble que je n'avais rien dans mon aspect qui pût dénoncer que je m'occupe d'un cardinal. Je n'en avais dit mot à personne. Et, d'ailleurs, quelle probabilité qu'une jeune Russe, élégante, jolie, aille chez un somnambule pour parler de pape, de cardinaux, du diable ?
Alexis se tenait le front et cherchait, moi je m'impatientais.
— Je le vois, dit-il enfin.
— Où est-il ?
— Dans une grande ville... en Italie, il est dans un palais, entouré de beaucoup de monde, c'est un homme jeune... non ! c'est sa figure expressive qui me trompe, il a les cheveux gris... il est en uniforme... il a passé soixante ans.
Moi, qui arrachais les mots de sa bouche avec une avidité croissante, je fus refroidie.
— Quel uniforme ? demandai-je.
— C'est singulier... il n'est pas militaire.
— Il n'est pas militaire ?
— Non ! pour sûr.
— Mais alors quel est cet uniforme ?
— Étrange, pas de notre pays... c'est...
— C'est ? !
— C'est un habit d'ecclésiastique... attendez... il occupe un rang très élevé, il domine les autres, il est en violet... c'est... un évêque... Non ! c'est un cardinal !
Je fis un soubresaut et lançai mes mules à l'autre bout de la chambre, aux délices de Mouzay qui se tordait de rire en voyant mon excitation.
— Un cardinal, répétai-je.
— Oui!
— Quelle est sa pensée ?
— Il pense à une très grave affaire... il est très occupé...
La lenteur d'Alexis et la difficulté qu'il semblait avoir à prononcer les paroles me rendaient nerveuse.
— Allez, voyez bien, avec qui est-il ? que dit-il ?
— Il est avec deux jeunes gens... militaires, deux jeunes gens qu'il voit souvent, qui sont du palais.
J'ai toujours vu dans les audiences de samedi deux militaires assez jeunes qui se trouvaient parmi la suite du pape.
— Il leur parle, continua Alexis, il leur parle une langue étrangère... italien !
— Italien ?
— Ah ! mais il est très instruit ce cardinal, il sait presque toutes les langues d'Europe...
— Le voyez-vous en ce moment ?
— Oui, oui, ceux qui sont autour de lui sont aussi des ecclésiastiques, un d'eux, très grand, maigre, à lunettes, s'approche et lui parle bas, il regarde de très près... il est obligé d'approcher l'objet tout près de ses yeux pour voir...
Ah ! bigre, c'est le portrait de celui dont j'oublie toujours le nom, mais il est très connu à Rome, c'est lui qui a parlé de moi au dîner de la villa Mattei.
— De quoi est occupé ce cardinal, demandai-je, que vient-il de faire, qui a-t-il vu dernièrement ?
— Hier !... hier il y a eu une grande réunion chez lui... des gens d'église... tous ! Oui, oh ! on agitait un sujet grave, très grave. Hier, lundi..., il est très inquiet, car il est question de...
— De quoi ?
— On a parlé, on travaille, on veut...
— Quoi, quoi ? voyez !
— On veut le faire... pape ! Oh ! ho !
Le ton avec lequel ça a été dit, l'étonnement du somnambule, et les paroles par elles-mêmes me donnèrent comme une commotion électrique, je n'avais plus rien aux pieds, j'ôtai mon chapeau, dérangeant mes boucles, détachant les épingles et le lançai au milieu de la chambre.
— Pape ! m'écriai-je.
— Oui pape, répéta Alexis, mais il y a des grandes difficultés..., il n'est pas celui qui a le plus de chances. Oh ! non son parti est faible, il a deux rivaux !
— Deux rivaux ?
— Un Italien et un Français...
Leurs noms ! voyez, dites !
— J... je ne puis, je ne suis pas en rapports avec eux, je ne vois pas !
— Mais à cette assemblée de lundi, d'hier soir, de quoi était-il question ?
— De le nommer pape, je vous l'ai dit !
— Et il sera pape ?
— Je ne lis pas dans l'avenir.
— Mais si Monsieur, essayez, vous pouvez... allons.
— Non, non, je ne vois pas l'avenir ! Je ne le vois pas !
— Mais qui est ce cardinal, comment est son nom, ne le pouvez-vous pas deviner par ce qui l'entoure, par ce qu'on lui dit...
— A... attendez, ah ! dit-il, c'est que son image que je tiens ici est bien dépourvue de sa vitalité, et vous vous agitez tant que vous me fatiguez horriblement, vos nerfs donnent des secousses aux miens, soyez plus calme.
— Oui, mais vous dites des choses qui me font sauter, voyons, le nom de ce cardinal ?
Il se mit à se presser la tête, à flairer l'enveloppe (qui est grise et double, très épaisse)...
— Eh bien !
— A... Antonelli !
Je n'avais rien à ôter, je me suis renversée dans mon fauteuil.
— Pense-t-il à moi ?
— Peu... et mal... il est contre vous, il y a je ne sais quel mécontentement... des motifs politiques...
— Des motifs politiques ?
— Oui.
— Mais il sera pape ?
— Je ne le sais pas. Le parti français va être détruit, c'est-à-dire que le papabile français a si peu de chances, ah ! mais il n'en a presque pas, que son parti va se réunir au parti Antonelli ou à l'autre italien.
— Auquel des deux ? Lequel triomphera ?
— Je ne pourrai le dire que... quand ils seront en train, mais beaucoup de monde est contre Antonelli, c'est l'autre...
— Et ils le seront bientôt, en train ?
— On ne peut pas le savoir, il y a le pape, on ne peut pas tuer le pape ! Il faut que le pape vive...
— Et Antonelli vivra longtemps ?
Alexis secoua la tête.
— Il est donc bien malade ?
— Oh ! oui.
— Qu'a-t-il ?
— Il a mal aux jambes, il a la goutte, et hier... non, avant-hier, il a un terrible accès. Il a la décomposition du sang..., la... je ne peux pas dire cela à une dame...
— Et c'est inutile.
— Ne vous agitez pas, dit-il, vous me fatiguez, pensez doucement, je ne peux pas vous suivre...
Sa main tremblait et faisait tout trembler en moi, je la lâchai et devins calme.
— Prenez cela, dis-je lui donnant la lettre d'Antonelli cachetée dans une enveloppe exactement semblable à l'autre. Il la prit, et comme l'autre la pressa contre son cœur, et son front.
— Tiens, fit-il, celui-là est plus jeune, il est très jeune... Cette lettre est écrite il y a quelque temps déjà, elle a été écrite à Rome, et depuis cette personne s'est déplacée..., elle est toujours en Italie... mais ce n'est pas Rome..., il y a la mer..., cet homme est à la campagne... en pleine campagne. Oh ! certainement, il s'est déplacé depuis hier, depuis vingt-quatre heures seulement, pas davantage... Mais c'est un homme qui tient par quelque chose au pape, je le vois derrière le pape... il est lié à Antonelli, il est en lien de parenté proche avec lui...
— Mais quel est son caractère, ses inclinations, ses pensées ?
— C'est un caractère... étrange, renfermé, sombre, ambitieux... il pense à vous constamment... mais il pense surtout à arriver à son but..., il est ambitieux.
— Il m'aime ?
— Beaucoup, mais c'est une nature étrange, malheureuse... il est ambitieux !
— Mais alors, il ne m'aime pas ?
— Si ! Il vous aime, mais chez lui l'amour et l'ambition marchent ensemble. Il a besoin de vous.
— Décrivez-le moi, au moral, davantage.
— Il est le contraire de vous, dit Alexis en souriant, bien que tout aussi nerveux.
— Voit-il le cardinal ?
— Non, ils sont mal ensemble, le cardinal est contre lui depuis longtemps déjà par des motifs politiques...
Je me souviens toujours ce que me disait Pietro : « Mon oncle ne serait pas fâché pour le Caccia-Club, et le volontariat, qu'est-ce que ça lui fait à lui ! Mais c'est à cause de la politique. »
— Mais il est son proche parent, continua Alexis. Le cardinal est mécontent de lui.
— Dernièrement, ils ne se sont pas vus ?
— Attendez ! vous pensez à trop de choses, ce sont des questions difficiles, je le confonds avec l'autre ! Ils étaient dans la même enveloppe !
C'est que c'est vrai, hier ils étaient dans une même enveloppe.
— Voyez, Monsieur, tâchez de voir.
— Je vois ! Ils se sont vus, il y a de cela deux jours, mais il n'était pas seul... je le vois avec une dame...
— Jeune ?
— Âgée, sa mère.
— De quoi ont-ils parlé ?
— De rien clairement, on était embarrassé. On a dit quelques mots vagues, presque rien, sur ce mariage...
— Quel mariage ?
— Avec vous.
— Qui en a parlé ?
Eux, Antonelli ne parle pas, il laisse dire, lui... Il est contre ce mariage, surtout depuis le commencement, à présent il le regarde mieux, pas bien, oh non ! mais il supporte un peu mieux cette idée.
— Mais quelles sont les idées du jeune ?
— Des idées arrêtées, il veut vous épouser... mais Antonelli ne le veut pas, il pense mal de vous... Surtout avant, depuis fort peu de temps il vous est moins hostile, un peu moins.
Mes amies françaises me gênaient beaucoup, mais je continuai bravement bien que toute mon humeur joyeuse fût tombée aussi bas que possible.
— Si cet homme ne pense qu'à son but, il ne pense donc pas à moi ?
— Ah ! si, je vous l'ai dit, chez lui vous faites avec son ambition une seule et même chose.
— Alors il m'aime ?
— Oh ! beaucoup.
— Depuis quand ?
— Vous êtes trop agitée, vous me fatiguez et vous me faites des questions très difficiles... je ne vois pas.
— Mais si... tâchez !
— Je ne vois pas... depuis longtemps je crois, depuis des années, non je ne vois pas cela.
— Qu'est-ce qu'il est à Antonelli ?
— Un proche parent...
— Et Antonelli, dit madame de Mouzay en lui prenant la main, a-t-il des desseins sur ce jeune homme ?
— Oh ! oui, mais ils sont divisés par la politique, cependant cela va mieux à présent.
— Vous dites qu'Antonelli est contre moi ?
— Beaucoup, il ne veut pas ce mariage... mais il commence à s'adoucir... oh ! très peu... Tout cela dépend de la politique... Je vous dis qu'Antonelli et ce jeune étaient tout à fait divisés, il y a quelque temps Antonelli était carrément contre lui.
Eh bien que dites-vous de cela ? Vous qui traitez ces choses-là de charlatanisme ! Si c'est du charlatanisme, il produit des effets merveilleux. J'ai transcrit exactement, j'ai peut-être omis quelque chose mais je n'ai rien ajouté. Voyons, n'est-ce pas surprenant ? N'est-ce pas étrange ? Ma tante fit l'incrédule, car elle était furieuse contre le cardinal, elle commença une série de phrases contre Alexis, sans but et sans raison, qui m'agaçaient terriblement, car je savais bien qu'elle n'en pensait pas un mot.
Autant j'étais haute hier, autant je suis basse aujourd'hui.
— Voulez-vous que nous allions chez Mme Moreau demanda Mouzay. Je l'ai consultée avant le mariage de ma fille et elle m'a prédit tout ce qui lui est arrivé depuis, malheurs, séparation, tout !
— Elle est somnambule ?
— Non, c'est une élève de Mlle Lenormand.
— Allons.
Celle-là exigea absolument être seule avec moi ce qui a inquiété mes dames. C'est une bonne grosse femme, toute réjouie. Elle m'examina la main.
— Vous êtes faite pour être artiste de premier ordre, dit-elle. Vous devez chanter, vous arriverez à une grande gloire. Vous devez peindre. Vous aurez un grand succès. Vous êtes musicienne. Ah ! voilà... très grand succès comme femme. Vous ferez un mariage d'affection avec un homme titré, avant votre dix-neuvième année. Vous avez dix-sept ans et demi. Vous ferez un long voyage.
— J'ai dix-sept ans.
— Oh ! non, non, dix-sept et demi.
— Dans dix-huit mois vous aurez un très grand succès artistique, dix-huit mois, nous sommes en juillet, ce sera facile à vérifier. Vous aurez trois enfants.
Mais, continua-t-elle vous porterez dans l'année le deuil d'une personne âgée..., pour sûr. Au reste, les [mots rayés] très brillantes.
Je lui donnai l'enveloppe du cardinal.
— C'est un vieillard, dit-elle, il doit être employé dans un gouvernement quelconque, oui, n'est-ce-pas ? Eh bien sous peu, dans huit mois il obtiendra la haute position qu'il désire, c'est immanquable. Mais il pense mal de vous, cet homme.
Je lui donnai l'enveloppe à la lettre.
Elle la frotta de la main comme celle du cardinal.
— Celui-là est jeune, dit-elle, vous pensez à un mariage. Ah ! voici des cartes qui disent que ce mariage pourra se faire. Il se fera vite, à la fin de l'hiver prochain, [deux mots rayés] il se fera mais avec des difficultés, vous aurez des ennuis. Vous n'épouserez cet homme qu'après avoir porté le deuil d'une personne âgée, et lui le deuil d'une femme, pas avant. Vous serez bientôt demandée par un homme âgé de vingt-huit ans, brun, barbe noire. Vous épouserez un homme titré mais votre vie est une vie d'artiste, comme femme et comme artiste vous aurez un immense succès, dans dix-huit mois ; vous en aurez avant, mais le grand, le complet dans dix-huit mois. Ce sera facile à vérifier, au mois de janvier 1878.
— Mais le caractère de cet homme, Madame ?
— Lui ? sombre, ambitieux, mais il vous aime.
Je suis sortie abasourdie et, à peine en voiture, je racontai cette étrange prédiction si semblable aux deux autres.
Est-ce possible que tous les trois disent la même chose !
Les Françaises rentrèrent chez elles, Mme de Ballore les attendait. A propos cette aimable femme et sa fille de Wykers-looth, ont été chez nous il y a deux jours. Et hier chez Mouzay j'ai vu Mme de Quinssey, la fille aînée de Mme de Ballore, et Mme Balagny une vieille connaissance de Nice dont j'ai sans doute parlé.
Je suis allée au Bois avec ma tante. Devant ces dames je faisais de la bouffonnerie, prenais des poses et disais en me rengorgeant : « C'est égal, Mesdames, j'ai maille à partir avec le grand cardinal et pour des motifs politiques encore ! »
— Épousez Pierre, disait Mouzay, et votre oncle sera pape, vous le ferez nommer.
— Avec plaisir, Madame, et je ferai même précipiter le roi du haut de l'escalier du Capitole. Et cette Marguerite que je déteste tant !
Je disais tout cela... mais, seule avec ma tante, je ne disais rien, je regardais avec terreur mon voyage. L'inimitié du cardinal, l'amour de Pietro : Il me semblait que je l'aimais, je lui dirais tant de choses tendres... je pleurais presque de ne le pouvoir faire.
J'étais chagrinée et pourtant amusée d'avoir affaire à toutes ces choses.
— Ceux qui entourent Antonelli, a dit encore Alexis, sont contre vous. Tous ! tous sont contre vous !
Au Bois je vis le jeune Korsakoff, Lucie Durand, etc.
Chocolat fait bien sur le siège.
Mes Françaises ont été le soir chez nous. On a reparlé de Mongruel, d'Alexis, de Moreau.
Je ne crois pas, pourtant tout cela est bien étrange...
— Un rival qui disparaît comme assassiné, a dit Mongruel.
— On ne peut pas tuer le pape, il faut que le pape vive ! a dit Alexis.
Pauvre Pietro*.
O mystères !