SOIXANTE-TROISIÈME CAHIER
d'y tenir, de mendier, et il ne viendra pas. J'ai honte et j'ai peur. Attendons à demain.
J'ai pensé depuis ce matin à l'idée d'hier et je suis trop fière pour l'exécuter. Car je ne puis arriver à regarder Antonelli comme un chiffon, un enfant qu'il est.
Et pourtant, s'il venait, je serais bien heureuse, oui, je lui télégraphierai tant que mon souvenir n'est pas encore tout à fait passé... Et s'il ne vient pas, si cet appel est inutile... eh bien je ne serai pas plus misérable qu'à présent.
Et s'il n'est pas à Rome ? J'adresserai au Caccia-Club. Signé... comment ?
Ah ! s'il venait. A cette idée je deviens folle d'orgueil et de joie.
Ma fille ! Une demoiselle ne peut pas le faire. A quel titre veux-je l'appeler ? A aucun, il m'a dit qu'il m'aimait, je lui demande une preuve.
Ce n'est pas raisonnable ! Ce n'est pas cela ! Il s'agit de savoir si cela me compromet. Oui, s'il est un misérable. Et qui m'assurera du contraire ? Mais il n'aura pas mon écriture, ni ma signature non plus.
J'ai été chez Laferrière, Auguste et d'autres. Nous avons dîné à la table d'hôte ¹ ; au poisson, je dis à ma tante que l'idée m'était venue d'envoyer une dépêche à Antonelli. Elle a ri et m'a dit que ce n'était pas honnête de lui faire faire des folies pour le chasser après. Je répondis que, si je pouvais lui faire des misères, je serais très heureuse, mais je n'en pensais pas un mot.
— Mais, Madame, avant tout je veux savoir si ça peut me compromettre car les autres... peu m'importe.
— Ça peut te compromettre.
— Comment ?
¹. Ce qui est très curieux, une fois par an. On voit tant de types. Tous ces malheureux, dans cette salle immense, ont l'air d'animaux effrayés, on voit des gens très bien qui sourient aux garçons, qui ont peur, qui ont peur de parler, de demander un verre d'eau. Cette parodie des repas en commun des Spartiates, des Spartiates dégénérés, c'est très drôle.
— Il recevra cette dépêche et il la montrera à ses parents leur disant que : Voilà dans quelle position vous me mettez, enfin... et ses parents croiront que tu es une fille... légère, que tu es vraiment quelque chose de mal et ils ne le laisseront pas partir, ils ne voudront pas en entendre parler et il se sauvera faisant une dette et de nouveau le pauvre garçon se mettra mal avec tout le monde...
— Oh ! quant à lui cela m'est égal, qu'il se querelle, qu'il soit maudit, chassé ; tant mieux, pourvu de produire là-bas une perturbation quelconque. Pourvu que je ne sois pas compromise, moi, car enfin ce n'est pas une lettre, je ne signerai même pas. Walitsky n'a-t-il pas envoyé à Bihovetz des dépêches de la part de Mlle Kolokoltzoff et d'autres vieilles filles ?...
Ma tante me laisse tout faire, j'aimerais une légère résistance, elle ne me contrarie en rien. Et voyez, je suis bonne fille, je lui dis tout, en déguisant sans doute mes sentiments, en les couvrant d'un masque de raillerie, de méchanceté. Mais, déjà longtemps, j'ai envie de lui écrire, de recevoir un mot de lui, d'en entendre parler, je pense à cela depuis longtemps, ce n'est pas un caprice passager, je puis même dire que presque jamais je n'ai pensé à une chose avec autant de constance, à une chose de ce genre, bien entendu. Le dîner me parut long, long, long ! Ma tante ! ma tante ! m'écriai-je à chaque instant.
— C'est une folie, disait ma tante, mais du ton qu'elle eût dit : Fais-le si tu veux, ça m'amusera aussi.
Mais sa première observation si juste m'avait ébranlée, j'étais agitée, énervée, excitée.
— Allons ! dis-je enfin.
Je traversai la cour de l'hôtel et entrai, suivie de ma tante, dans le bureau du télégraphe de l'hôtel, où je me mis à écrire ceci en l'interrompant de phrases comme : Vous verrez, Madame, si le misérable désobéit, je pourrai au moins le maudire tranquillement... d'ailleurs qu'il vienne ou bien...
Voici la dépêche, cent mots.
« Rome, Corso, Caccia-Club. Pierre Antonelli.
Si lundi vous n'êtes pas à Paris Grand Hôtel, je vous regarderai comme un menteur et le plus vil des hommes. Rien ne vous a empêché d'être soldat quand vous l'avez voulu. Les obstacles sont de lâches prétextes pour tromper. Venez, je vous demande cette dernière preuve ou je vous jure sur Dieu et la Vierge que tout est fini. Je partirai mardi. En montrant cette dépêche à qui que ce soit, même à votre mère, vous ferez horriblement penser de moi. Ayez assez d'honneur pour la brûler.
Santa Fé. »
J'étais rouge et je n'osais expédier moi-même, je me tins toute frémissante, pendant que ma tante expédiait et payait.
Ayant accompli cette belle œuvre, elle me donna le reçu et je traversai de nouveau la même cour avec une agitation bien différente. Mais je suis folle d'avoir fait cela ! m'écriais-je en moi-même. Mais c'est affreux ! Et s'il ne répond pas, et s'il montre cette dépêche à tout le monde ! Mais je suis perdue ! Ou il la montrera à ses parents ou il viendra sans leur rien dire ; dans les deux cas je suis compromise et si jamais je rêve à l'épouser, je ne le pourrai plus. Voilà la vraie honte... voilà une folie, mais je suis folle à lier, folle ! ! ! Oh ! je sentais que j'allais faire une horreur et je l'ai faite ! Je ne m'en prends à personne. C'est cette soif de s'assurer... oh ! l'incertitude vaut peut-être mieux qu'un affront réel... Dieu !
J'étais arrivée devant le perron au haut duquel se tenait Petit-Paul (M. Paul Leroux) souvenir vivant de Rome. Je rencontrai Rice au salon, je lui pris le bras et pour m'étourdir commençai à plaisanter avec elle, tout en lui disant à chaque minute : Ah ! quelle bêtise je viens de faire !
Nous nous assîmes devant une fenêtre et, renversée dans un fauteuil, je causai ou plutôt je fis un discours, car Rice ne parlait pas. J'étais inspirée par mon agitation et par une dame très comme il faut qui m'écoutait avec la plus grande attention. En parlant de tout, en analysant, critiquant, chicanant, je remarquai que je faisais des observations excessivement justes et que je ne m'exprimais pas avec la banalité des méchants esprits. Je ne me flatte pas, je sais mieux que personne quand je parle mal ou bêtement. D'ailleurs je devais cette éloquence à ma surexcitation.
Avez-vous remarqué qu'en général, lors même qu'on parle devant beaucoup de monde, on ne parle que pour une ou deux personnes ? On ne s'inquiète plus des autres, on est tout entier à l'impression qu'on fait sur ces ou cette personne. Ce n'est pas seulement quand on est amoureux, car souvent je vis, je m'habille, je parle pour une femme ou pour un vieux. C'est un sentiment qu'on comprend et que d'autres ont sans doute déjà dit mieux que moi.
Ce qui a amusé l'inconnue qui m'écoutait, c'est sans doute mon incroyable aplomb, la manière dont je parlais, cet air d'expérience (l'air seulement), de connaissance des hommes et des choses, ce sont sans doute des choses qu'on est un peu étonné de trouver dans une belle fille blonde, grande, svelte, petite tête, coiffure antique et le front couvert de cheveux... Je dois vous dire que je possède un superbe front, haut, large, bombé légèrement, très blanc. Mais il est noyé de cheveux qui en frisures naturelles retombent et le couvrent. Ces cheveux m'ôtent l'expression qu'aiment les rêveurs allemands, mais ils me font beaucoup plus jolie et, d'ailleurs, un très grand front ôte beaucoup de finesse. Avec ces cheveux je suis plus Psyché, plus moi-même.
Je brûlais tout en parlant froidement. Je me reprochais cette folie, d'ailleurs, pensais-je, si on me rendait cette dépêche dans une demi-heure je l'expédierais encore... Ce n'est que question de temps. C'est une folie, je suis chagrinée de l'avoir faite, mais le temps effacera cette impression désagréable. Je me tourmenterai trois jours et puis... oh ! non jusqu'à lundi, et après... Oh ! quelle horreur ! Il ne m'aime pas, il ne viendra pas, il ne répondra même pas, il le dira à tout le monde, il en rira !... Oh ! Non ! Oh ! par pitié !
Ma tante sortit à pied, je m'enfermai seule et on me prendrait vraiment pour une folle si on avait pu me voir. J'arpentais la chambre, je m'asseyais, je parlais tout haut, je poussais des exclamations, je riais, je pleurais et je finis par tomber à genoux en implorant Dieu de faire que je n'aie pas d'ennuis de ce que j'ai fait, j'invoquais ma bonne intention... Ce n'était que le désir de le voir... ou plutôt non, le voir ce serait trop beau, mais je comptais recevoir une lettre, voilà mon but... Oh ! écoutez, si je n'ai pas eu de mauvaise intention c'est uniquement parce que je pense que Dieu ferait manquer tout ce qui serait entrepris avec une pensée mauvaise. Cette crainte me rend vertueuse mais je crois que je n'en ai aucun mérite ! Je restais toujours à genoux et baisant le crucifix et priant Dieu. Le chapelet a soixante grains de nacre, je me mis à les passer entre les doigts en me prosternant chaque fois, le front contre le plancher, et en disant chaque fois, à voix haute : Mon Dieu, grâce !
J'ai fait trois fois le tour du chapelet, je me suis relevée étourdie, chancelante, mais plus calme. Et alors l'idée m'est venue que j'étais folle..., d'ailleurs tout le monde dit que je suis étrange, que je ne suis pas comme les autres, je le sens moi-même, je sens que tout est étrange en moi, depuis les robes jusqu'au cerveau.
Ce sont ces longues heures passées en écrivant ou rêvant qui me rendent ainsi.
Et alors il me sembla que j'allais faire les choses les plus abominables, je me les représentais avec le plus grand naturel et je sentais que rien ne m'empêcherait de les faire, que le point fort du cerveau, qui en est le centre comme la mèche de cheveux sur le haut de la tête que natte le coiffeur pour en faire le point d'appui de la coiffure, je sentais que ce point fort du cerveau n'existait plus.
Je serais peut être devenue folle en réalité si Mme de Mouzay n'avait frappé à la porte. Elle revient d'un château où elle a passé deux jours, qui est aussi beau que Versailles, et qui appartient à un M. Mackenzie, le château de Méréville. J'avais envie depuis deux jours de voir cette femme, j'étais contente, je me mis à lui parler de tous ces gens qu'elle a connus à Rome. On trouve tant à dire quand on parle de la société qu'on connaît à une personne qui la connaît aussi. C'est tout simple, mais pour moi qui suis comme une sauvage, qui vis en dehors de tout, entre les fournisseurs et les déchirements de toute sorte, pour moi c'est presque une merveille.
Alors arrivèrent ma tante et Georges. Je parlai toujours et sans cesse, trouvant mille choses qui intéressaient de Mouzay, répondant à ses questions, riant et plaisantant.
On a regardé le portrait d'Antonelli, on l'a trouvé superbe.
Et moi, bondissant, depuis ce matin, d'indécision en fermeté, de fermeté en surexcitation, de surexcitation en découragement, de découragement en dévotion, de dévotion en bouffonnerie et réflexions sceptiques, je suis arrivée au moment de me mettre au lit, dans un état excessivement confus, n'ayant qu'une seule pensée à peu près nette : celle de l'amour pour Antonelli.
Il répondra, il écrira, ne m'a-t-il pas dit et écrit qu'il m'aimait ! Oh ! s'il ne m'aimait pas je n'en parlerais jamais comme j'en parle, je ne dirais jamais : je l'aime. Je le dis et je ne le pense pas... tout à fait.
Si j'aimais, j'adorerais. Je ne puis adorer qu'un être comme moi mais supérieur à moi. Et Antonelli... c'est pitoyable ! Je suis amoureuse de lui, et surtout parce qu'il m'aime. Mais je ne sais rien faire à demi, je me tourmente pour ce caprice comme pour une vraie passion. [//]: # ( 2025-07-19T22:30:00 RSR: Entry extracted from book 8 raw carnet, lines 7118-7226. THE CRUCIAL TELEGRAM: After night of indecision, sends dramatic ultimatum to Pietro: "Si lundi vous n'êtes pas à Paris Grand Hôtel, je vous regarderai comme un menteur et le plus vil des hommes." Signed "Santa Fé." IMMEDIATE REGRET: Agonized over decision, seeks distraction with Miss Rice. Eloquent conversation with stranger, self-analysis of appearance and intellect. RELIGIOUS BREAKDOWN: Alone, becomes hysterical, prays with rosary "Mon Dieu, grâce!" three times. Fear of mental breakdown - "le point fort du cerveau n'existait plus." Saved by Mme de Mouzay's visit. PSYCHOLOGICAL INSIGHT: Admits "je suis amoureuse de lui, et surtout parce qu'il m'aime" - not true love but ego-driven attachment. "Si j'aimais, j'adorerais" - reserves deeper capacity for superior being. )