Amor decrescit ubique crescere non possit. « L'amour diminue dès qu'il ne peut plus augmenter. » C'est pour cela que dès qu'on est tout à fait heureux on commence imperceptiblement à moins s'aimer et on finit par s'écarter l'un de l'autre comme... les jambes de Gautier quand il marche.
Je pars demain. Et il y a je ne sais quel regret de quitter Nice. Tous ces préparatifs de voyage jettent un certain froid dans mes résolutions. J'ai choisi la musique que je dois emporter, quelques livres, l'Encyclopédie, un volume de Platon, Dante, Ariosto, Shakespeare, puis une quantité de romans anglais de Bulwer, de Collins et de Dickens.
J'ai dit des impertinences à ma tante puis je suis allée sur ma terrasse où vinrent me rejoindre maman, ma tante, Dina, Walitsky et Laurenti qui se promenait devant. Je ne cessai de parler et de dire des choses assez drôles, du moins on riait. Je pris une branche de chèvrefeuille et m'en fit une couronne autour de la tête. - Druidesse ! exclama Laurenti. Et pour compléter la ressemblance je montai sur la terrasse droite et posai au-dessus d'une charmante grotte achevée il y a une semaine. - Ne suis-je pas bien ainsi ? disais-je en riant.
On s'en alla à Monaco, je restai au jardin jusqu'au crépuscule qui est si beau avec la mer, l'infini pour fond ; et ces riches plantes, ces arbres aux larges feuilles, puis par contraste les bambous, les palmiers. La fontaine, la grotte avec ces gouttes d'eau qui tombent sans cesse une à une de rocher en rocher avant de tomber dans le bassin ; tout autour, des arbres touffus donnent à ce coin un air de bien-être, de mystère, qui rend paresseux, qui fait rêver ? Pourquoi l'eau fait-elle toujours rêver ? Je restais au jardin regardant un vase dans lequel pousse un admirable chameros (chamerops) et pensant comme ma robe blanche et ma couronne verte devaient faire bien dans ce délicieux jardin.
N'ai-je donc pas d'autre but dans la vie que de m'habiller ou plutôt me déshabiller avec tant d'art, m'orner la tête de feuillage et penser à l'effet ? Franchement, je crois que si on me lisait on me jugerait ennuyeuse. Je suis si jeune encore, je connais si peu la vie". Je ne puis pas parler avec cette autorité ou cette impudence propre aux écrivains qui ont l'exorbitante prétention de connaître les hommes, de dicter des lois, d'imposer des maximes. Ces romanciers stupides... d'ailleurs à quoi bon attaquer des choses indignes, on n'en parle même pas.
Amélie vint m'apporter à voir un corsage pour demain, cela me rappelle que demain je devrais partir. Je rentrai chez moi, suivie de tous les chiens, je tirai la boîte blanche près de la table et... Ah ! voilà le regret principal. Mon journal, c'est la moitié de moi-même. Chaque jour j'avais l'habitude de feuilleter un des cahiers, soit que j'eusse voulu me rappeler Rome, ou Audiffret, ou... plus ancien encore.
Il faisait trop beau et comme exprès la veille de mon départ ; la lune se montra brillante et pâle éclairant toutes les beautés de ma ville, ma ? sans doute, ma ville, je suis trop peu de chose pour qu'on vienne me contester cette propriété, d'ailleurs le soleil n'est-il pas également à tout le monde ?
J'entrai au salon, les rayons de la lune pénétraient librement par les fenêtres grandes ouvertes et éclairaient les murs en stuc blanc et les housses blanches. On se sent, malgré soi et sans cause, mélancolique, en été, par une nuit comme celle-là. Je fis deux fois le tour de la chambre, il me manquait quelque chose..., pourtant je n'étais pas malheureuse, au contraire, je ne désirais rien, j'aurais voulu toujours me sentir aussi doucement aussi bien, mon âme se dilatait par ce sentiment de calme bienheureux, elle semblait vouloir se répandre tout autour de moi, je m'assis au piano et laissai errer sur les touches des doigts longs et blancs. Mais il me manquait quelque chose... peut-être quelqu'un. Cela me fait penser que demain Antonelli recevra mon portrait, à l'heure où je quitterai Nice. Il ne s'attend pas à un portrait, cela lui fera plaisir... s'il m'aime.
Je vais en Russie, comme je me coucherais de bonne heure la veille d'une journée impatiemment attendue, pour abréger le temps !
Je suis attirée vers Rome. Rome est une ville qu'on ne comprend pas d'abord. Dans les premiers jours je ne voyais de Rome que le Pincio et le Corso. Je ne comprenais pas la beauté simple et toute de souvenirs de la campagne, sans arbres, sans maisons. Rien qu'une plaine ondulée comme l'océan en tempête, semée çà et là de troupeaux de moutons gardés par des bergers comme ceux dont parle Virgile. Car ce n'est que notre classe dévergondée qui subit mille transformations et les hommes simples, les hommes de la nature ne changent pas et se ressemblent dans tous les pays.
A côté de cette vaste solitude sillonnée rarement d'aqueducs dont les lignes droites coupent l'horizon, produisant l'effet le plus saisissant, on voit les plus beaux monuments de la barbarie et de la civilisation universelles. Pourquoi dire barbarie ? C'est que nous autres, pygmées modernes dans notre petit orgueil, nous nous croyons plus civilisés parce que nous sommes nés les derniers.
Aucune description ne peut donner une idée exacte de ce pays gracieux, superbe, de ce pays du soleil, de la beauté, de l'esprit, du génie des arts. De ce pays tombé si bas et resté si longtemps par terre, qu'il est impossible qu'il ne soit déjà en train de se relever.
On a beau parler de gloire, d'esprit, de bonté, on n'en parle que pour parler d'amour, pour faire un magnifique cadre à ce tableau toujours le même et toujours nouveau.
Laisser mon journal ici ! Voilà une vraie peine.
Antonelli sait que je pars... au loin... Ah ! tout ce que vous voudrez, mais je ne comprends pas un pareil amour ! Et c'est un homme, un du sexe fort, raisonnable ; un supérieur à la femme.
Moi, fille de dix-sept ans, combien j'ai fait. Je suis allée à Naples de Naples je suis revenue à Rome ; à peine arrivée à Nice, je retourne de nouveau à Rome. Et je suis femme, dépendante du monde, du public, de maman !
Eh bien, soit !
Puisqu'il en est ainsi, j'accepte ; j'accepte le rôle du plus fort. Cela m'amuse, mais je ne puis pas aimer dans ces conditions. « Une parole de consolation, ne fût-ce que par écrit ». Cela n'a-t-il pas l'air d'une prière de venir à Rome, une prière adressée au plus fort, à celui qui est libre, qui peut ? Mais je ne puis pas aimer cela !
Et si la prédiction de Bihovetz allait se réaliser ?
Il m'a dit l'année dernière : dans votre séjour à Rome je vous vois avec des cardinaux. A présent il m'a dit : L'hiver prochain je vous vois établie à Brindisi, dans un fort beau palais avec un duc pour mari, je ne sais pourquoi, mais je vous vois à Brindisi.
Voilà qui est bizarre. Bihovetz fait du [sic] prophète.
Que ne suis-je née... Non, c'est inutile, le vrai génie se fait jour partout. Si j'étais une personne remarquable je serais célèbre... mais par quoi ? Le chant et la peinture ! N'est-ce pas assez. L'un est le triomphe du moment, l'autre est la gloire éternelle ! Pour l'un et pour l'autre il faut aller à Rome, et pour pouvoir étudier il faut avoir le cœur tranquille et pour avoir le cœur tranquille il faut vivre un peu plus convenablement, et pour vivre plus convenablement il faut aller en Russie. Mais j'y vais, Bon Dieu !
Ce pauvre journal, qui contient toutes ces aspirations vers la lumière, tous ces élans qui seraient estimés comme des élans d'un génie emprisonné, des prophéties inspirées, si la fin était couronnée par le succès et qui seront regardés comme le délire vaniteux d'une créature banale si je moisis éternellement.
Me marier et faire des enfants ! mais chaque blanchisseuse peut en faire autant !
A moins de trouver un homme civilisé et éclairé, ou faible et très amoureux.
Mais qu'est-ce que je veux ? Oh ! vous le savez bien.
Je veux la gloire !
Ce n'est pas ce journal qui me la donnera. Ce journal ne serait publié qu'après ma mort, car j'y suis trop nue pour me montrer de mon vivant. D'ailleurs il ne serait que le complément d'une vie illustre.
Une vie illustre !
Folie produite par l'isolement, les lectures historiques et une imagination trop vive.
Je ne connais parfaitement aucune langue. La mienne ne m'est familière que dans les rapports domestiques et j'ai quitté la Russie à l'âge de onze ans. Je parle bien l'italien et l'anglais, je pense et j'écris en français, et encore je fais des fautes d'orthographe !
Et souvent les mots me manquent et je trouve avec un dépit à nul autre pareil ma pensée exprimée par un écrivain célèbre avec facilité et grâce !
Écoutez plutôt :
— « Voyager est, quoiqu'on puisse dire un des plus tristes plaisirs de la vie. Lorsque vous vous trouvez bien dans quelque ville étrangère c'est que vous commencez à vous y faire une patrie. » -
C'est l'auteur de Corinne qui dit cela et combien de fois me suis-je impatientée, ma plume à la main, ne pouvant me faire comprendre et finissais [je] par éclater en expressions comme celles-là : Je déteste les nouvelles villes ! C'est un martyre pour moi, les nouveaux pays, les nouveaux visages.
Tout le monde sent donc de la même façon, la différence n'existe que dans l'expression, comme tous les hommes sont faits du même matériel, mais combien ils diffèrent par les traits, la taille, le teint, le caractère.
Vous allez voir qu'un de ces jours je lirai quelque chose dans ce genre mais exprimé avec esprit, avec éloquence, avec charme !
Que suis-je ? Rien. Que veux-être ? Tout !
Reposons mon esprit fatigué par tous ces bonds vers l'infini, revenons à Antonelli. Et encore cela ! Un enfant, un misérable ! Non, ne serait-ce pas plutôt qu'il ne m'aime pas tout à fait ?
Il m'aime comme je l'aime. Oh ! alors, ça ne vaut pas la peine d'en parler, puisque son amour n'est même pas rehaussé par aucun intérêt.
Je le verrai sans doute aimer un jour.
Non, le principal c'est que je laisse ici mon journal !
Voilà ce cahier terminé. Arrivée à Paris j'en commencerai un nouveau qui me suffira sans doute pour tout le voyage, jusqu'à la Russie. Personne ne fera attention à un cahier à la douane.
J'emporte la lettre de Pietro avec moi, vous saurez pourquoi je viens de la relire. Il est malheureux ! Aussi pourquoi n'a-t-il pas plus d'énergie que ça ! J'en parle bien à mon aise, moi dans ma position despotiquement exceptionnelle, mais lui ! Et ces Romains c'est quelque chose d'inouï.
Pauvre Pietro ! Ma gloire future m'empêche d'y penser sérieusement. Il semble qu'elle me reproche les pensées que je lui consacre. Chère Divinité rassure-toi, Pietro n'est qu'un amusement, une musique pour couvrir les lamentations de mon âme. Et cependant je me reproche d'y penser... Puisqu'il ne me sert à rien ! Il ne peut même pas être le premier échelon de cet escalier divin au haut duquel se trouve l'ambition satisfaite.
Gloriae cupiditate [//]: # ( 2025-07-19T21:55:00 RSR: Entry extracted from book 8 raw carnet, lines 6546-6680. FINAL DEPARTURE PREPARATIONS: Latin quote about love diminishing when it can't grow. Choosing books for travel - Plato, Dante, Shakespeare, English novels. EVENING GARDEN SCENE: Honeysuckle crown, posing as \"druidesse\" above grotte. Contemplation by fountain with exotic plants, admiring aesthetic effect of white dress and green crown. MAJOR PHILOSOPHICAL REFLECTION: \"Je veux la gloire!\" - core ambition statement. Fear journal will be seen as vanity if she fails vs. genius if successful. Language limitations acknowledgment. Comparison to Corinne author's eloquence. PIETRO DISMISSAL: \"Pietro n'est qu'un amusement\" - reduces him to entertainment covering soul's lamentations. \"Gloriae cupiditate\" - pursuit of glory theme. End of cahier 62, preparing new journal for Russian journey. Taking Pietro's letter but considering him irrelevant to divine ambition. )