Je suis sortie avec ma tante, il faisait un temps splendide, mais il n'y avait à la musique personne, pas même Galula. Hasford nous a donné la joie de sa conversation pendant une demi-heure. Il est vieux, laid et sourd !
J'ai pris une nouvelle femme de chambre. Une grande et belle brune, très bonnes façons. Trente ans à peu près. Je l'aime d'abord parce qu'elle est sympathique, parce qu'elle se nomme Amélie, comme Gioia*, et parce qu'elle est italienne comme Antonelli. Je lui parle et elle me parle cette langue divine qui, pour peu qu'on soit amoureux vous fait rêver comme une belle musique.
J'aime Antonelli plus que jamais. Son silence étrange me surprend plus que jamais. Je voudrais bien aller à Rome, sous un déguisement. Il est une heure et je ne puis dormir. Toute la journée je pense à gémir et à m'indigner tout haut sur l'ennui. Je donnerais... je donnerais Victor et Pincio, pour revoir Antonelli.
Ce n'est pas mon corps qui aime c'est mon cœur ; d'ailleurs les deux vont ensemble comme un mari et une femme, seulement tantôt c'est l'homme, tantôt c'est la femme qui domine.
Ah ! tant pis. Prenons la chose au comique, le tragique m'ennuie. Puisque nous rions, disons que nous souffrons d'amour. Je ne me pardonne pas d'avoir si mal parlé le dernier jour. D'ailleurs j'ai tout le temps manqué de tact, était-ce parce que le volume de tact qui me faisait défaut était remplacé par un volume égal d'amour ? Chi lo sa ?
Des reproches ! N'ai-je pas dit que c'était mauvais signe ? Je n'ai pas changé d'avis, aussi je ne prétends pas que ma manière envers lui ait pu l'influencer fortement, je dis seulement que si j'étais restée froide et si je l'avais renvoyé à madame ma tante, je pourrais mieux m'assurer de ses intentions et je ne serais pas dans le mauvais pas où je me trouve.
En vérité j'ai été bien folle. Encore un reste de cette foi qu'on a dans ses semblables et qui s'en va peu à peu grâce à ces mêmes semblables. Je pensais qu'il m'aimait comme je sais aimer et quand on aime ainsi, on ne trompe pas, on n'est arrêté par rien et on triomphe de tout.
Oui, si j'avais parlé autrement ce serait mieux... oui mais n'auraient-ils pas de même pris ces informations... et alors !
Aussi c'est la faute de moi et de mes parents, ayant reçu la demande j'aurais dû la transmettre à madame ma mère, à laquelle monsieur l'animal aurait parlé. On établirait une pile sociale par le moyen du baron Visconti entre l'hôtel de la Ville et la palazzo Antonelli. Et il n'y aurait ni obscurité, ni fausse position. Et alors, quant à accepter, ce serait une autre affaire. On sait bien ma pensée là-dessus.
Mais on aurait gardé sa dignité et je ne m'épuiserais pas ici en raisonnements, en explications, en recherches et en excuses qui m'abaissent horriblement et font en vérité penser que je suis une fille de la rue, une fille de bourreau ou de maître de roulette comme Blanc, une fille qu'on ne peut ni avouer ni accepter. Trêve de saletés. Ma position est fausse, d'accord, nous ne nous montrons nulle part, bien. Cela me cause un chagrin dont je suis en train de mourir le plus gracieusement du monde mais, par grâce, ne pensez pas que nous soyons tels que je me fais ici.
C'est que la conduite de cet homme est si étrange. Je le redis tous les jours, je le pense tous les instants.
Et je serais amoureuse de cette créature molle, fausse et lâche. Je ne le dis pas en colère : regardez son menton et ses yeux. Les yeux sont trop langoureux pour être francs, le menton trop arrondi et trop long pour être honnête. Son air doux et nonchalant révèle tout un système d'égoïsme et l'opposé des scrupules.
Il rappelle mon frère enfin, c'est tout dire.
Faut-il que je tombe ou sur des gens que j'exècre ou sur des misérables !