Journal de Marie Bashkirtseff

Je souffre horriblement et la chaleur me permet de pousser des soupirs et des plaintes sans fin. Je suis comme le lendemain du soir où j'ai été insultée par Antonelli, à chaque instant je m'oublie, et chaque instant je me souviens et alors je me sens sans haleine et sans force, et mes poings se crispent et je rage. Vers deux heures j'étais assez montée pour me mettre en colère et pour ne plus soupirer que de... mépris.
« Tombe sur moi le ciel « Pourvu que je me venge ! « Si je verse des pleurs ce sont des pleurs de rage ...Je ne sais où j'ai lu cela. Non, je ne songe pas à me venger. Mais quand je pourrai je me vengerai. Eh bien non ! A quoi sert ? J'étais en colère et je méprisais le jour. Le soir vient et je retombe dans mon état de misère et de tristesse. Ces pensées sont indignes, on ne doit se souvenir des injures que lorsqu'on est en mesure de se venger. Y penser c'est accorder trop d'importance à des gens indignes, c'est s'abaisser.
Aussi n'est-ce pas aux gens que je pense, je pense à ma misérable position à tout ce qu'elle m'a fait souffrir et à tout ce qu'elle peut me faire souffrir encore. Car tous les maux viennent de là. Si les Antonelli avaient soulevé la question de religion cela ne ferait que m'amuser et je crois bien que s'ils me priaient de prendre Pietro, je ne le prendrais pas et vous savez bien pourquoi. Mais c'est cette honte ! Cette idée qu'on leur a dit des indignités et que moi je suis victime des scandales de Georges, et de la coupable insouciance de ma mère !
Car tout le monde a parlé de ce mariage, et bien certainement on ne dira pas que le refus vient de moi. D'ailleurs ils auront raison, n'ai-je pas consenti ?... Pour traîner, pour le garder dans tous les cas... je ne m'en repens pas. J'ai bien fait et si ça a mal tourné ce n'est pas de ma faute. Pouvais-je prévoir que cette malédiction qui pèse sur moi me poursuivrait jusque-là ? Oh ! voilà l'horreur de la situation !
— Qui est-elle ? - Une Russe, Mlle Bashkirtseff. - On ne les voit pas dans le monde ? - Ils ne sont nulle part, je crois qu'ils ne sont pas reçus. - Qui les connaît ? - Personne. - Que sont-ils ? - Je ne sais pas, ils ont des procès en Russie, ils sont sous jugement, c'est toute une histoire, etc., etc.. Et on ne manque pas d'ajouter toutes les choses que je ne puis même imaginer. On ne nous connaît pas, on entend par-ci, par-là, on parle, on augmente, on invente. Ah ! Seigneur Dieu ! Et ne rien pouvoir !
Le général a été ici jusqu'à onze heures et je suis allée m'asseoir avec tout le monde au jardin pour prendre de l'air, mais il n'y en a pas. Il fait beau à en mourir mais l'air est trop sec pour mes poumons desséchés. Mon pied enflé ne me permet pas de marcher sans cela je sortirais le matin. C'est mauvais pour la santé de ne jamais sortir et de rester à s'alourdir et à s'abrutir comme moi.
Maman s'est mise en colère aujourd'hui à cause des Sapogenikoff, elles ont déjà écrit deux fois à Collignon. Je ne me fâche pas, seulement je trouve que c'est sale. Sans parler des obligations morales, on leur a rendu des obligations physiques, Walitsky s'est mis en quatre pour leur procurer de l'argent, ma tante a plusieurs fois signé pour Nina, ma tante s'est dévouée, passant comme un chien toutes les journées et une partie des nuits chez Nina, lors du malheur de Yourkoff. Je n'ai jamais parlé de cela, je trouvais cela si naturel, mais je le dis ici pour démontrer combien ce sont des animaux ingrats.
Ah ! quoiqu'on dise, les moujiks, et les marchands surtout, resteront toujours ainsi. Rien de plus méprisable que cette race moyenne. On trouve de grands cœurs chez les paysans, mais jamais chez ces sales êtres ennoblis par l'argent. J'étais bien forcée de me jeter dans cette société, se tenir à l'écart aurait mieux valu, mais c'était s'ôter l'unique occasion d'échanger quelques paroles avec les êtres vivants. Entendons-nous bien, je ne me plains pas d'eux, je raconte ce qui est, voilà tout. Je méprise profondément tout le monde, donc je ne puis me plaindre, ni me fâcher contre personne. L'ingratitude est une vertu si commune ! Vrai, je suis fâchée d'avoir tant dit, on me fera peut-être l'injure de penser que les bassesses de ces petites gens m'atteignent.
Ma plume est fatiguée, j'ai sommeil. Il est absurde de ne pas remédier à mon état, surtout connaissant le remède. Partir. Changer d'air et de visages. Comme j'ai fait cet hiver. Au bout de trois semaines je ne pensais plus aux affronts de Nice. Au fait, j'y pense. J'ai fait une affaire d'État d'Audiffret. Cela prouve seulement que j'étais amoureuse sans cela je n'aurais jamais accordé tant d'importance à une impolitesse de ce genre. Témoin Saetone. J'ai simplement dédaigné d'en parler et de le regarder. Mais Audiffret me plaisait, je n'ai donc pas à me blâmer pour l'exagération de faits et de mes sentiments divers [annotation] Voilà que je m'amuse d'aimer tout le monde
J'ai dit tout ce que je sens, mais comme je pense chaque jour à la même chose il me semble toujours que je n'ai pas tout dit, qu'on n'a pas bien compris et je veux répéter encore. Dans les romans on dit les choses une fois et cela suffit et, ici, il me semble chaque jour que je n'ai pas bien expliqué. Ce n'est qu'une idée sans doute. Il faut partir. J'ai essayé de me consoler par mille raisonnements et deux mille excuses, d'oublier, de trouver tout naturel. Et je n'ai pas pu. Le seul moyen c'est oublier, mais oublier à Nice est impossible, pour oublier il faut voir du nouveau. Cette insulte me pèse. La conduite de cet homme est vile, son caractère est méprisable.
N'a-t-il fait que me tromper ? Alors il faudrait croire qu'il eût menti ? Sans doute. C'est sale. Oh ! alors, quand il m'a baisé la main, ce n'était que par simple galanterie ? Il n'était qu'amoureux de moi ! Alors, quand pour la première fois je lui ai permis de me prendre les deux mains, de m'entourer de ses bras, quand enfin, toute tremblante, je lui donnai le premier baiser, non le premier baiser de notre amour, mais le premier baiser de ma vie, croyant lui donner tout ce que j'avais de plus précieux, alors, ce n'était donc rien I Un baiser entre deux portes, une légèreté banale, rien ! S'il ne m'a pas comprise, cela ne prouve pas qu'il ait été plus bête qu'un autre, mais seulement qu'il ne m'aimait pas comme je pensais être aimée. Je me suis souillée sans amour ! Le sien me parut digne d'être récompensé, je me suis souillée par exaltation, par... pureté d'âme. Oh !
Une affaire d'État d'un baiser et je ne parle pas de la scène de l'escalier secret et du cabinet noir. Ça peut paraître étrange aux autres, à ceux qui ne me comprennent pas, qui n'ont pas ces délicatesses suprêmes. Mais il y a en qui comprennent et ceux-là voient de quelle hauteur je suis tombée. On ne peut donc croire en rien ? L'amour tel que je l'ai imaginé n'existe donc pas ? Ce n'est qu'une fantaisie, un idéal qui n'existe pas ? La suprême pudeur, la suprême pureté sont donc des mots que j'ai inventés ?
Alors, quand je suis descendue lui parler la veille du départ il n'a vu dans mon action qu'un simple rendez-vous galant ? Quand je m'appuyais sur sa poitrine, cette poitrine ne palpitait que de désir ? Dans mes caresses, que je donnais sérieuse et pénétrée comme une prêtresse antique, il n'a vu que le contact de deux corps jeunes et bouillants ? Dans des baisers où je mettais toute mon âme, il n'a trouvé qu'un plaisir sensuel et avilissant pour moi ? Alors, quand je restais des minutes entières, penchée sur son épaule, effleurant de mes cheveux sa bouche et mes mains dans ses mains, sans dire un mot, pendant que son haleine me traversait les cheveux pour aller me brûler la tête, alors dans ces silences il n'a rien compris ? Alors son cœur ne battait que pressé par la chaleur de son sang ? Alors il n'a rien vu ? Alors il n'a rien vu qu'une femme, rien senti que le contact de la chair ? Alors ses étreintes n'étaient prodiguées que comme à une courtisane, sans amour et sans exaltation !
« Pour commencer » comme il dit ? Il ne demanderait pas mieux que d'achever, mais Dieu m'a sauvée. Ces baisers étaient donc des baisers stupides, sans délicatesse et sans cœur et moi qui les recevais avec des lèvres mystiques ! Oh 1 Mais je l'aimais donc ? Non, plutôt je ne l'aimais que de son amour pour moi. Mais comme je suis incapable de légèreté en amour, j'ai aimé et senti comme si j'aimais moi-même. C'était de l'exaltation, du fanatisme, du mysticisme, de la bêtise ! Oui de la bêtise. Si j'avais plus d'esprit j'aurais mieux compris le caractère de l'homme. [annotation] S'il avait été plus plobster, plus Hamilton, je l'aurais aimé, mais comment faire quand il ne me plaisait pas du tout.
Il m'a aimée comme il a pu. C'était à moi à discerner. A comprendre que l'on ne jette pas des perles devant les pourceaux^-^. La punition est dure. Des illusions détruites pour longtemps, et le remords ; remords envers moi-même. J'avais tort de penser comme avant, il faut être comme les autres, cynique et vulgaire. C'est sans doute ma grande jeunesse qui m'a fait faire des inutilités. Qu'est-ce que ces idées de l'autre monde ? On ne les comprend plus, on ne les a jamais comprises car le monde n'a pas changé.
Voilà que je tombe dans l'erreur commune, j'accuse le monde entier de la vilenie d'un seul. Parce qu'un seul a été bas et stupide, je nie la grandeur d'âme et l'esprit. Je nie l'amour de cet homme parce qu'il n'a rien fait pour cet amour. Il a eu peur de perdre son argent de poche, peur de son père, il a cédé. C'est excessivement sage et je vous assure qu'à sa place j'en aurais fait autant. Il a bien eu assez de volonté pour se faire soldat, malgré tout, il est vrai qu'il ne l'a pas fait ouvertement, il n'a bravé personne, il s'est tout simplement sauvé la nuit. Je ne sais ce que son père a fait ou dit, je sais seulement que si le fils avait de la volonté il pourrait faire ce qu'il veut. Et si on l'a menacé de le déshériter, de le maudire ? Cela pouvait-il l'empêcher de m'écrire ? Non. Mais puisque ça ne devait aboutir à rien il a mieux aimé rompre de suite. Non, c'est un lâche.
D'ailleurs qu'a-t-on pu leur dire sur moi, sur nous ? Devant Dieu je jure que dans toute ma famille il n'y a rien de honteux... Mais les ennemis, la mauvaise réputation ! Voilà le grand mot. La mauvaise réputation faite par quelques envieux, quelques misérables et, comme on continuait à vivre à l'écart, à se taire au lieu de se faire connaître, une méchante parole en a engendré dix et une fois qu'on commence à mal parler c'est fini. On ne demande., plus quoi ? On ne recherche plus le mal, on le constate sans raisonner et sans s'en soucier.
Tout cela est fort bien, mais il n'en est pas moins vrai que tout ce que j'ai dit d'Antonelli est juste. Quand on aime on épouse une paysanne. Et moi je demande hautement à tous ceux qui calomnient de préciser leur calomnie et s'ils savent répondre je permets à qui veut venir me cracher au visage ! D'ailleurs c'est dégradant, en vérité, toutes ces excuses. Je suis bien folle d'écrire tout cela, je le fais pour m'éclaircir, pour créer une excuse à cet homme, pour m'expliquer toute cette affaire. J'ai dit tout cela enfin car il faut avoir de bien graves motifs pour agir comme Antonelli ou bien il faut ne pas aimer du tout. Mais alors pourquoi parler à ses parents ? Oh ! il faut bien croire à un petit amour, mais il s'est évaporé à la première résistance voilà tout. Oh ! il aurait pu m'écrire, tout de même, même si on lui en avait fait la défense. Alors c'est qu'il ne m'aime plus. Le plus est joli.
Il fait très chaud, vers sept heures et demie je vais au jardin et on se divise en deux groupes, papa, Dina et Collignon près de la grille ; maman, ma tante et moi assises par terre au pied de la terrasse de cyprès gauche, qui est arrangée comme une petite colline toute couverte de verdure épaisse et verte comme du velours. Mais, comme toujours, au lieu de causer on se querella, mes mères se levèrent en colère l'une et l'autre, et moi, comme j'étais assise au milieu du sentier qui monte à la terrasse et qui est fort propre, je me couchai de mon long, épuisée et désespérée. Il faisait nuit déjà quand l'arrivée de la Daniloff m'a réveillée de mon pénible engourdissement.
J'ai chanté, m'assurant encore une fois que ma voix avait bien trois octaves moins deux notes d'étendue. La Daniloff qui, en sa qualité de beauté, a posé pour Bruloff, pour Horace Vernet et d'autres et qui s'est frottée au monde artistique comme aux autres, par conséquent aux arts, me fait ses compliments sur le portrait de Collignon. Elle remarque très justement que Collignon a une figure extrêmement difficile à faire et que je me suis tirée d'affaire très honorablement et magnifiquement. En effet Collignon a une figure pâle-rosée, large, gros nez, grands yeux gris-vert-blanc, des paupières rouges, peu de sourcils. Pas de traits, et surtout un teint tout uni, généralement rosé, une vilaine peau avec d'immenses pores. Toutes ces laideurs lui composent cependant une figure très agréable, mais insaisissable aussi, car tout le charme en est dans le sourire et la conversation. Par exemple, elle a des cheveux fabuleux, longs et épais comme une forêt. Ils sont de toutes les couleurs, il y a des mèches noires et des mèches très blondes. J'ai remarqué que ces chevelures extraordinaires pêchaient toujours par la qualité et la couleur.
Je suis montée chez moi assez calme mais m'étant arrêtée chez Dina, ma tante, qui était là, me provoqua à dire que j'allais mourir, que je ne tenais pas à vivre, que d'ailleurs cela calmerait tout le monde, on n'aurait ni à me chercher des cuisiniers particuliers, ni à payer mes robes, ni à dépenser de l'argent pour mes caprices tels que les peintures des portes de mon antichambre, les meubles de mon cabinet de toilette etc. Que d'ailleurs j'étais lasse de cette misérable vie, désespérée et usée, même pour faire des scènes. Que j'ai crié et pleuré, on m'a menée à Rome, là ça a été la même chose. Que j'en avais assez. Alors ma tante me dit que je ne sais pas ce que je veux. C'est la phrase ordinaire et éternelle? Je répondis sans me fâcher que je voulais aller dans le monde.
— A présent ce n'est plus trop tôt, d'ailleurs je le demande depuis deux ans, pas encore pour moi, mais je demandais que vous alliez parce que, ayant une fille, on le doit. A présent mon temps est venu, rien n'arrive. Je ne vois rien, aucun changement, d'où viendrait-il ? Vous dites, la fin du procès ? Il dure depuis cinq ans, il peut durer cinq ans encore. Dois-je attendre ? Non, vous voyez. - Tu dois tout cela à tes chers parents Tutcheff, avant leur arrivée nous étions honorés et respectés. - Je sais cela, c'est vrai, je sais aussi que je dois énormément à cette chère tante. Mais pourquoi est-ce elle qui vous calomnie et non vous qui la calomniez ? Ah ! non, vous voyez qu'il n'y a rien à faire, il faut donc me laisser comme je suis et ne me pas forcer à sortir et à me secouer, je ne le puis. Seulement je vous dis que je suis usée, très usée et que si, dans quelques mois, vous ne me faites une autre vie, celle-là ne durera pas. - Parce que tu es blasée, gâtée, tu ne sais pas ce que tu veux ! - Non, si j'étais blasée je voudrais des excentricités et je ne veux que la chose la plus simple la plus banale, je veux danser. - On ne danse pas en été. - Oui, mais il y a eu un hiver. - Il est passé. - Il y en aura un autre. - Tu danseras l'hiver prochain. - Chez Mme Daniloff ? Non, non, il n'y a rien à faire, d'ailleurs je ne dis rien, c'est vous qui avez amené cette conversation ; je me tiens toute tranquille chez moi... [//]: # ( 2025-07-19T19:30:00 RSR: Entry extracted from book 8 raw carnet, lines 3838-4064. Marie's most profound analysis of Pietro relationship - realizing she gave her "first kiss of life" to someone who saw it as casual. Deep reflection on purity vs. vulgarity in love. Philosophical examination of family reputation damage. Complex analysis of love, innocence, and disillusionment. Family argument about social life continues. )