Journal de Marie Bashkirtseff

Après l'église nous avons passé chez Mme de Ballote. Ensuite je me mis à peindre, à cinq heures arriva ma tante en s'écriant qui elle a vu.
— Audiffret !
— Juste.
Elle me pressait de sortir comme si je devais sortir pour Audiffret.
On voit le public habituel augmenté des gens de dimanche.
Nous tournions l'angle du Jardin public quand Audiffret monta en fiacre, me sourit, me salua, et nous suivit, car nous allions dans la même direction, jusqu'à la place Masséna, alors il alla au quai Saint-Jean-Baptiste et nous à l'avenue de la Gare.
J'ai à peine salué et on assure que j'ai pâli. Ça se peut, je tremblais beaucoup et j'avais de la peine à cacher ce tremblement.
Il est beau comme toujours, et posé hamiltonnement comme toujours en fiacre. Pourquoi changerait-il, au fait ?
A peine eus-je vu cet homme que je me mis à aimer Antonelli, comme par dépit.
Audiffret, bien que lui-même sans âme, est l'âme de Nice ; je le sentais si bien que, de peur qu'on ne me devinât, j'exagérai les plaintes habituelles contre l'ennui, contre Saetone, contre Nice.
En partant pour Rome et les premiers jours dans la Ville Étemelle je ne pensais qu'au retour à Nice, prenant la ferme résolution de battre froid Audiffret et de lui cracher dessus. Antonelli me l'a fait oublier et haïr Nice ; j'y suis malgré cela, je m'ennuie, ou je me suis ennuyée, car je ne m'ennuie plus. J'attends avec une passable impatience une lettre de Rome, mais je suis assez amusée de l'arrivée du Surprenant*. Bon, voilà que ça recommence ! Non, mais souvenons-nous un peu... oui, je me souviens, je me suis dicté tout un plan de conduite, il est écrit mais c'est inutile, je n'ai qu'à me conduire comme avec Saetone. Indifférence frisant le mépris. Je crois avoir suffisamment expliqué la conduite du monsieur pour qu'on sache que la mienne ne peut être que ce que je viens de dire.
Il y a une nouvelle lettre de Couthon et comme la Daniloff était là je lui en parlai. Ce monsieur est venu une dizaine de fois chez elle lui raconter son amour et sa peine, assurant être riche et noble et aimé de moi.
Voilà quelque chose qui me met en colère. J'ai prié maman de mettre fin à cela et si le monsieur s'obstine, de se plaindre à M. le procureur de la République.
Rentrée chez moi je me mis à la fenêtre... c'est bizarre, rien ne semble changé, il me semble que c'est l'année dernière. Jusqu'à ce soir je ne remarquais ni le beau ciel, ni la mer, ni la lune, ni les arbres noirs, ni les chants des Niçois tournant le Mai. J'ai remarqué tout cela et tout d'un coup, et grâce à la présence du vil, du beau Niçois. Jamais les chansons de Nice ne m'ont parues si charmantes. Je m'étonnais en rentrant à Nice de Rome, de n'y trouver aucun des charmes de l'année passée, dont je m'étais fait une telle idée pour cette année, c'est clair, il n'y avait personne ; à présent c'est autre chose.
J'aime Antonelli avec acharnement ce soir. Pauvre Antonelli, voilà comment se récompense son amour !
Tiens, cela m'y fait penser. Il ne m'aime donc plus, ou on leur a écrit de bien belles choses sur notre compte ? Oh ! voilà des pensées qui me bouleverseraient si je n'étais pas en quelque sorte abrutie par les souvenirs de l'année dernière, le chant des grenouilles, le murmure de la fontaine, les chants lointains et le mugissement des vagues, tout cela avili de temps en temps par le bruit d'une prosaïque voiture.
Il me faut aller à l'église pour ne plus penser à aucune grandeur et pour regarder la médiocrité d'Antonelli comme un bonheur impossible.
Là, je me sens seule, misérable, méprisée ou ignorée, oh ! non, méprisée !
Revenons à Audiffret : quand je pense que les premiers jours à Rome j'avouais n'avoir d'autre but dans la vie que de triompher d'Audiffret ! Que c'est changé ! Certes je lui garde rancune, mais pas plus qu'aux autres ; je suis contrariée de croire qu'il me compte au nombre de ses victimes, j'espère que non. Quand à l'effet qu'il me fait, il est simplement dû à ma grande sensibilité pour la beauté. On ne peut certes pas juger les hommes du point de vue animal mais la beauté est la beauté et surtout lorsqu'elle est chic. D'ailleurs je ne comprends pas la beauté vulgaire, grossière, paysanne, je ne la comprends, ni la remarque, ni en parle.
Aussi c'est bien entendu que si je dis que tel et tel est beau, cela veut dire qu'il est.... beau, pardieu !
Et lorsqu'on est beau, je m'incline.
Je lis Horace et Tibulle, ce dernier ne parle que d'amour et ça me va. Et puis j'ai le texte latin avec le français, cela m'exerce.
Ah ! Pourquoi Antonelli n'est-il pas ici ?
Pourvu que toute cette histoire de mariage, que j'ai suscitée par légèreté, ne me nuise. J'en ai peur. Il ne fallait rien promettre à Antonelli, il fallait lui dire :
— Je vous remercie de l'honneur que vous me faites mais je ne puis vous dire oui avant de m'être consultée et surtout sans l'accord de mes parents ; que les vôtres en réfèrent aux miens et on verra. Quant à moi, pouvais-je ajouter pour adoucir, je n'aurai rien contre vous.
Ceci accompagné d'un de mes sourires aimables et d'une main à baiser, aurait suffi et je ne me compromettais pas, et on ne bavardait pas à Rome et tout était bien. J'ai de l'esprit mais il me vient toujours trop tard.
Après tout, il n'y a pas de malheur arrivé. Ils prennent des informations, c'est très naturel, nous aurions pu ne pas le savoir. Oui... mais on parle... oui, mais n'a-t-on pas parlé du Surprenant* ?
C'est maman qui m'a mis ces inquiétudes en tête. On parlait des demoiselles qui ne se mariaient pas.
— Quant à Mlle de Saint-Aignan, dit ma mère, elle ne se marie pas parce qu'elle s'est compromise avec le comte [de] Diesbach.
J'ai rougi et depuis ce moment l'idée que je me suis compromise avec Antonelli ne me quitte pas. Ce n'est qu'une idée. Comment me suis-je compromise ! Ne prête-t-on pas toujours des mariages à une jeune fille, pourvu qu'elle soit jolie et entourée ?
C'est vrai, mais Pietro pour obtenir ce qu'il veut, crie à tue-tête qu'il m'aime et que je l'aime ; dans sa candeur honnête il n'hésitera pas à le dire à ses amis.
— Oui, dira-t-il d'un air honnête et vrai, c'est vrai, nous nous aimons et nous allons nous marier...
Il ne sait rien cacher et pourtant c'est un garçon d'esprit. Cette grande franchise lui nuit beaucoup.
J'aurais sans doute mieux fait de faire une belle réponse comme celle que vous venez de lire, mais cela m'économiserait tant de plaisir 1 et la vie est si courte. Et puis (il y a toujours et puis,} et puis j'étais presque sûre de parler sérieusement, grâce aux paroles de Visconti.
Ma lettre est partie vendredi et arrivée samedi. Je lui donne vingt-quatre heures pour écrire la réponse. Au plus tard, je dois l'avoir mardi. Il ne m'écrira pas ! Oh ! voilà qui serait plus qu'impertinent par exemple !
J'ai mal fait de ne pas avoir fait ma belle réponse. Oui, mais j'étais vraiment très troublée et lorsqu'il me dit d'un air si suppliant, si tendre : - « Faites-le moi comprendre alors !» - je ne trouvai rien d'autre à faire que de le lui faire comprendre en laissant tomber ma tête sur son épaule. Je n'ai ni calculé, ni réfléchi, j'ai suivi l'impulsion naturelle, j'ai eu tort peut-être ; les raisonnables diront que oui ; les sentimentales que non. C'était nouveau pour moi, avec l'habitude viendra l'indifférence, mais cette fois était une première fois (je ne compte pas les détestations) et j'ai été émue, troublée, charmée, et je me suis laissée aller au plaisir du moment.
Je prétends avoir vécu plusieurs fois comme Cagliostro, c'est pour cela que je ne m'accuse pas, car je sais ce que c'est que d'être jeune et, tant que la jeunesse ne va pas au-delà des bornes de la prudence, je la laisse aller. Au milieu de la raison sévère il faut un peu d'abandon, un peu de désordre, sans cela la vie serait trop monotone, trop raide.
Tout cela est fort bien, mais on jase tout de même !
J'ai dit non, j'ai été « de glace », j'ai été coquette, j'ai taquiné aussi longtemps que possible, j'aurais encore continué si j'étais resté à Rome mais, à la veille du départ, il n'était pas prudent de laisser un souvenir froid, c'est pour cela que je me suis adoucie et ne pouvant être très amoureuse j'ai laissé dire, je me suis tue, et l'homme a été satisfait. Je l'ai tourmenté pendant deux ou trois mois, je croyais qu'il méritait une récompense, je l'ai accordée et voilà que je la regrette, il me semble avoir trop écouté et ses souffrances passées ne me semblent plus rien, comme à lui aussi d'ailleurs. En arrivant au bonheur, les souvenirs tristes s'effacent vite. Et voilà ce que je regrette. J'éprouve un immense plaisir à rendre les gens malheureux ou tout au moins tourmentés et je ne me pardonne pas d'avoir bien reçu Antonelli.
Il me semble que l'amour ne survit pas à l'incertitude, à la crainte et au tourment. Il survit peut-être mais il diminue de toute l'importance de ces trois substantifs si atroces, d'ailleurs en les perdant il ne diminue pas, il se débarrasse ; comme un diamant devient plus petit après être poli, de même l'amour, mais, pour cela, ni l'un ni l'autre ne perdent leur valeur qu'aux yeux du vulgaire qui aime mieux la quantité que la qualité. Pourtant un peu de crainte ne gâte rien, c'est vrai mais aime-t-on jamais beaucoup sans craindre un peu ?
Oh ! je suis inquiète, j'attends cette lettre et... vous voyez bien que je crains ! Elle peut arriver demain s'il se dépêche, s'il m'aime. Dieu, pardonnez-moi toutes mes réflexions, je dis des choses très vilaines mais vous voyez bien que je ne suis pas vilaine moi-même. Je n'aime pas Antonelli et je serais au désespoir s'il ne m'aimait pas.
Tiens ! voilà la fin du cahier.
Toute la nuit j'ai rêvé de moines, de cocottes, de cuisiniers. Mais les rêves des jours de fêtes ne comptent que jusqu'au dîner.
Mari, femme, duc, amour, Gioia *.
Gloriae cupiditate H[is] G[race] t[he] D[uke] off] Hfamilton]