Journal de Marie Bashkirtseff

J'ai écrit à Domenica et répondu à Yssayevitch, ayant soin en écrivant à ce dernier d'écarter les mots pour que la lettre paraisse plus longue.
A onze heures maman m'emmena à l'église et, à déjeuner, la Daniloff est venue raconter qu'elle avait reçu une visite de la part d'un M. Bonnet ou Bonnin, l'ami de tous les prêtres et le compère de tous les moines, qui est venu lui demander l'adresse de la famille Bashkirtseff pour s'adresser à elle pour une œuvre de bienfaisance et, en même temps, il fit toutes les questions imaginables, ayant commencé par demander si c'était les mêmes Bashkirtseff dont la demoiselle devait épouser Audiffret. La Daniloff lui répondit à tout et vint chez nous où elle passa toute la journée avec sa petite Jeanne.
Je suis très agacée par les gronderies de mes mères avec les domestiques et par les hurlements sans cause de grand-papa.
J'ai dans ma poche l'enveloppe avec l'adresse et une rose dedans, mais je n'ai pas pu sortir à cause de la pluie.
Et puis quelque chose me dit que tout est fini et que je n'en aurai que honte et larmes. Quoi de plus naturel ?
On me dit que je suis amoureuse de lui. Je voudrais bien que ce fût vrai, j'aurais pu alors me marier par amour et tout serait dit. Tandis qu'à présent, comment épouser Pietro quand Demidoff de San Donato achète des toiles de trente-cinq mille francs !
A présent je me contente de chambres de satin et de beaux meubles, mais ce n'est qu'attendant. Une femme avec mes goûts ne peut ne pas aimer les tableaux, les statues, les bronzes, les diamants, les belles choses en un mot.
Il lui faut tout cela, il me faut tout cela, je ne puis entendre sans envie que tel et tel a acheté tel tableau, ou tel objet d'art ; ce n'est pas une envie banale, mais bien les aspirations innées d'une créature de goût.
Comment puis-je me contenter de robes ! Saleté !
En prenant Antonelli, je me condamne à la médiocrité à perpétuité. On ne peut pas compter sur des héritages incertains. Et si Dieu pour me punir de tous ces calculs donnait Antonelli à une autre et le faisait millionnaire comme a dit Visconti ? Voilà qui serait une bonne farce et que je mériterais, en conscience.
Tenez, je parle franchement ; Pietro m'aime, il me l'a dit et je le sais etc. etc. cet amour a déteint en partie sur moi, mais ce n'est pas moi qui l'ai remarqué, ce n'est pas moi qui ai couru après lui, en un mot il m'a été presque indifférent, au point que pour Audiffret il y a eu bien plus que pour lui dans mon cœur. C'était dans un moment où je cherchais quelqu'un, on m'a aimée, j'ai laissé faire, j'ai été enchantée, je le suis encore. Mais j'ai beau chercher, me souvenir, je ne trouve pas un instant pendant lequel j'eusse trouvé Antonelli tout à fait à mon goût. Je trouvais toujours quelque chose à critiquer en lui, tantôt ses mains, tantôt sa démarche lente, nonchalante, jésuite, tantôt sa peau, tantôt... n'importe quoi. Tandis qu'il m'est bien souvent arrivé de trouver Audiffret parfait. Bref, j'ai été amoureuse d'Émile quoique je dise et en arrivant à Rome je cherchais quelqu'un pour me distraire, me dédommager, me venger, montrer à moi-même et aux miens qu'Audiffret n'était rien. C'est pour cela que je me suis mise en devoir de proclamer un grand amour pour le cardinalino*. Jusqu'à ce que j'eusse appris qu'il m'aimait, alors... je ne dis pas qu'il m'eût été indifférent, ce serait mentir, mais alors... alors il m'a aimée et, comme je l'ai déjà dit, son amour a déteint sur moi. Et qui sait ? peut-être que je l'aime. Foi de Marie, je n'en sais rien. Voyez vous-mêmes par ma conduite.
Il y a trois jours de cela. Patton est venu chez la Daniloff.
— Vous devez savoir, lui dit-il, que Mlle Bashkirtseff se marie avec le comte Antonelli, puisque c'est décidé.
Elle répondit qu'elle n'en savait rien, alors l'illustre consul ajouta que j'avais tort de ne pas me marier.
— Les jolies femmes, dit-il, méprisent d'abord tout le monde, enivrées par leur succès et finissent par épouser des vilains qu'elles n'auraient pas voulu regarder avant.
Ce cher consul, voyez quelle tendre sollicitude 1 En voilà un qui sans être prié peut bien envoyer de charmants renseignements. J'espère qu'il sait ce qu'on fait aux gens qui s'occupent à rendre de pareils services et se tiendra coi.
Voyons, qu'y a-t-il à dire ? Ah ! oui, M. di Clavesana m'avait chargée d'une lettre pour M. de Laurenti et j'ai envoyé aujourd'hui cette lettre.
Quant à ma lettre à moi, elle est dans ma poche. Cette enveloppe avec mon écriture venant de Nice peut me compromettre plus tard... bah ! je n'aurai qu'à dire la vérité. J'ai envoyé une fleur seulement.
Pourtant j'étais bien véritablement émue lorsqu'il est venu le jour, la veille du départ. Il venait de me dire : soyez ma femme. J'étais rouge et ne savais où regarder.
— Enfin, dis-je, n'en parlons plus, je pars et c'est fini.
— Non, s'écria-t-il avec un élan que je désirais depuis longtemps et que je me tourmentais de ne jamais voir après chacune de mes phrases dans le genre de celles que je venais dire. Non, s'écria-t-il, ce n'est pas fini ! Car je vais aller à Nice. J'en ai parlé à ma mère. Vous comprenez bien que cela ne peut pas durer ainsi ! J'irai à Nice.
— Mais, dis-je, dans un mois je vais en Russie.
— Eh bien je ferai tout au monde pour vous suivre.
— Y pensez-vous, Monsieur !
— Non, dit-il en se rasseyant, ne vous fâchez pas. Si vous saviez comme je vous aime.
— Je ne veux plus en entendre parler !
— Toujours, mais vous savez que je vous aime, vous l'avez bien deviné ?
— Vous me l'avez dit tant de fois.
— Oui mais après je disais toujours des choses pour vous faire croire que je ne vous aime pas. Je ne sais pas pourquoi je faisais cela.
Sans s'en apercevoir il répondait à une ancienne et secrète inquiétude que j'avais sur le ton qu'il prenait après chaque je vous aime.
— Assez, Monsieur, je pars.
— Oui, mais si je viens à Nice..., demanda-t-il.
— Eh bien, dis-je en regardant le tapis avec des yeux tout humides, eh bien si vous venez à Nice, vous serez le bienvenu, et je baissai involontairement la voix. C'est en ce moment qu'il me demanda si je l'aimais à la suite de quoi je laissai aller ma tête sur son épaule.
J'étais assez troublée en écrivant et j'ai un peu embrouillé. D'ailleurs ce sont choses de peu d'importance, quelques mots oubliés, voilà tout.
J'étais heureuse alors non pas d'amour, mais de triomphe, car c'en était toujours un. Un homme ne peut pas faire à une femme un plus grand honneur que celui de la demander en mariage.
Avant je ne comprenais pas toute l'importance du procédé. '
Pourquoi dis-je tout cela ? Est-ce pour prouver que je n'aime pas Antonelli ? Voilà qui est inutile, on doit bien voir soi-même la vérité.
— Vous dites que je ne serai pas accepté à Nice, dit-il.
— Je le dis.
— Vous me détestez ?
— J'ai dit que vous ne seriez pas accepté comme prétendant par mes parents et je le répète, mais je vous dis que, comme connaissance, vous serez bien traité. Seulement ne confondez pas, ne pensez pas que l'on soit à vous si l'on est aimable, ma mère est aimable avec tout le monde, il ne faut pas vous tromper sur son accueil.
N'ai-je pas bien fait de dire cela et d'autres choses encore dans le même genre ?