Journal de Marie Bashkirtseff

Ce n'est pas comme à Nice et je suis toute impatiente de sortir. Les fenêtres de Potechine sont en face, il nous voit, nous le voyons et je lui dis de venir. Tous trois nous allons chez ce cher Spillmann, puis à Saint-Pierre pour le montrer à ma tante ébahie de tant de splendeur. Il y a un plus grand plaisir que celui de voir soi-même, c'est celui de montrer aux autres ce qu'on a déjà vu.
Ensuite nous allons à Borghese où il y a le concours régional d'agriculture, etc. Nous parcourons à pied l'exposition, admirons les fleurs et les plantes et rencontrons Zucchini qui, j'ai oublié de le dire, sortait comme nous entrions chez Spillmann.
Il y a encore du monde. Qn est très surpris de me voir reparaître pour la troisième fois à Rome, je suis très connue. Potechine rentre dîner et nous arrêtons au Pincio. Simonetti s'approche et je le présente à Mme Romanoff et lui dis que c'est par un merveilleux hasard que je suis ici. Arrivés à Gênes nous y avons rencontré ma tante qui allait nous rejoindre à Rome. Comment faire ! Elle s'était dérangée et ne voulait pas retourner sans avoir vu Rome, aussi a-t-on décidé qu'on resterait plusieurs jours à Gênes avec des amis, puis qu'on rentrerait à Nice tandis que ma tante irait à Rome et me prendrait avec elle.
Simonetti parti, arrive Bruschetti, répétition du même récit Je le hais moins et peut-être lui permettrai-je de venir à Nice. Mais voici Larderei qui se promène devant nous à pied avec Torlonia. J'espérais bien que Clemente* viendrait me délivrer de ma détestation mais il n'en a rien fait.
Pietro* n'est pas même venu au Pincio, ah ! fort bien.
Nous le voyons en fiacre sur les genoux de deux autres messieurs. En face de l'hôtel de Rome il les quitte et je lui fais signe de venir. Il est tout rayonnant et me regarde avec des yeux qui prouvent bien qu'il a pris tout au sérieux et se souvient de tout. Pauvre âne !
Il s'est présenté hier à onze heures et dix minutes et on lui a dit que nous dormions.
— A quelle heure puis-je venir ce soir ?
— A dix heures, dit ma tante.
— Et si vous vous présentez à onze, on ne vous recevra pas, ajoutai-je.
Non, vraiment est-ce qu'il pense sérieusement que je l'aime. Quel animal !
J'ai vu Gianetto Doria, qui est à présent prince Doria.
Il plane au-dessus des autres comme un aigle. Et le sentiment de terreur mêlé d'une certaine émotion étrange qu'il m'a inspiré à l'Apollo dure toujours.
Ma tante trouve Antonelli laid et ne parle que de Doria.
— Je vous en prie, madame, ne me le mettez pas en tête, j'ai sans cela assez de mal à ne pas devenir amoureuse de lui. Larderei, Torlonia et Doria. Trois ! c'est trop pour ma tête qui est sans cela toute dévergondée.
— Quelle bêtise, ma chère ! tu te souviens bien de ce que t'a dit Moreno : il ne faut pas aimer, car il n'y a personne de digne.
— Eh je le sais bien ! aussi vous comprenez bien dans quel sens je dis : amoureuse.
Antonelli est venu et ma tante m'a déclaré, après, qu'elle était enchantée de lui, que c'est un charmant garçon. Voilà l'effet qu'il fait à tout le monde. Il nous a fait beaucoup rire en racontant son séjour au couvent. Il avait consenti, dit-il, à y entrer pour quatre jours, et une fois là, on l'y a tenu pendant dix-sept jours.
— Pourquoi donc avez-vous menti ? Pourquoi avez-vous dit que vous avez été à Terracina ?
— Parce que j'avais honte de dire la vérité.
— Et les amis du club le savent ?
— Oui, au commencement je disais que j'avais été à Terracina et puis après on a commencé à me demander du couvent et j'ai fini par raconter et j'ai ri et tout le monde a ri. Torlonia a été furieux.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne lui ai pas tout dit d'abord, parce que je n'ai pas eu confiance en lui.
Ensuite il raconte comment, pour plaire à son père, il faisait semblant de laisser tomber par hasard un chapelet de sa poche, pour faire croire qu'il en portait toujours un sur lui.
Enfin il a raconté toute cette histoire de la façon la plus simple et je l'accablais de moqueries et d'impertinences auxquelles il répondait très bien, ma foi.
— C'est le 10 mai à six heures du soir que l'on a décidé que les courses auraient lieu le lendemain, et à l'instant même j'ai fait une dépêche à madame votre mère et puis j'ai écrit une lettre.
— A qui ?
— A... à Madame aussi, dit-il en souriant.
J'enrageais bien un peu de savoir qu'il me regardait comme une femme qui l'aime et me repentais d'avoir dit et fait ce que j'ai dit et fait l'autre soir.
Je lui fais écrire une lettre au vieil Audiffret dans laquelle c'est une mère d'un grand imbécile de fils qui lui conseille d'enfermer Emile* dans un couvent.
Je n'ai rien pu dire en particulier, et la disposition des chambres n'est pas complaisante. Il faudra trouver un expédient car j'ai à me réhabiliter aux yeux du petit. D'ailleurs toute cette histoire ne mène à rien et je m'ennuie à perdre, agréablement il est vrai, mais tout de même à perdre mon temps.
Je continue à parler de Larderei et Pietro demande si je veux le connaître.
— Beaucoup, car je l'aime beaucoup, seulement je crains qu'il ne me scandalise.
Oh, la, la !
et ma tante ajouta à cela tout un discours sur la conduite des jeunes gens et sur l'impossibilité de connaître un pareil garnement.
Pietro défend mon ami Alexandre et je ris.
Tout ça est très drôle mais triste. Antonelli pense que je l'attendrai éternellement car je ne présume pas qu'il ait osé plaisanter.
Il faut envoyer chercher Visconti.
J'ai un tas de choses à commenter mais il est deux heures et je ne suis pas en train.
Je suis agaçante.
D'ailleurs j'espère bien que ceux qui liront jamais ce journal trouvent assez d'esprit pour apprécier chaque chose sans que je leur mette le nez dessus. Cependant... non, j'espère que vous comprendrez tout ce que je n'ai pas la patience d'écrire.
Je veux aller dans le monde 1 I ! Pourquoi Bon Dieu ne faites-vous pas des amours de Bruschetti et d'Antonelli un seul amour de Doria ?
Quel est cet amour ? Il ne fait rien pour moi, ce Pietro*. Il ne bouge pas son petit doigt. C'est moi qui fais tout. C'est absurde. Il m'aime et il ne demande rien, il ne veut rien et il reste tranquille. Je n'ai jamais rien entendu de pareil et je ne comprends rien. Me veut-il ou ne me veut-il pas ? Je demande à le savoir, libre sans doute d'accepter ou de refuser.
Cette dépendance, ce père.... Fi ! Je voudrais bien savoir si ces maudits prêtres pensent que c'est un si grand bonheur pour moi. Ils ne me connaissent pas, les cuistres.
Je voudrais que quelqu'un me di[se] si j'ai tort ou raison de penser ma position fausse. Hélas ! je crains bien d'avoir raison, et je voudrais bien avoir tort de me tourmenter. Si au moins je pouvais devenir follement amoureuse, alors je saurais ce que je veux, sans cela tout est dans la question d'argent. Je dois être riche : pauvre, je ferais pendre mon mari et me pendrais moi-même.
Il va sans dire que j'ai répété ce soir la fable de mon séjour à Gênes.
Quel dommage que Pietro soit un animal si rusé et se tienne si bien ! Non, c'est bien, sans cela je le mépriserais. D'ailleurs il est ainsi parce qu'il n'aime pas, ou plutôt parce qu'il se croit aimé. Je voudrais pouvoir* le mépriser pour voir quelle figure il ferait. Je dis pouvoir non parce que mon cœur soit faible pour lui, mais parce que je crains de perdre un adorateur et peut-être (si Visconti dit vrai) quelque chose de plus. Je ne suis pas sûre de moi. C'est bête. Si j'avais le temps j'essayerais. Essayons toujours. Nous verrons cela. Je ne sais pas écrire ce soir.