Journal de Marie Bashkirtseff

A onze heures on est venu m'appeler chez maman pour une lettre qu'on venait de recevoir, qu'on ne voulait donner qu'à moi. Vous devinez mes suppositions, j'arrive tout essouflée et je trouve une lettre de Couthon, vous vous souvenez de ce Couthon qui m'écrit des lettres ?
Mais celle-là est bizarre. Il m'y parle de mes sentiments passés et me dit que si vous ne voulez plus rien avoir pour moi pourquoi continuer cette correspondance ? Puis il demande instamment une entrevue avec quelqu'un de ma famille et m'envoie une pensée avec cette devise: La pensée c'est le souvenir, le souvenir c'est la vie. Et en même temps un fragment de journal illustré contenant l'histoire de deux personnes qui s'aimèrent tant qu'ils en moururent.
Les miens pensent que c'est la monnaie de mes lettres à Audiffret. Mais non, ce Couthon m'écrivait déjà quand je n'écrivais pas encore.
Enfin ! c'est bizarre et cela commence à m'inquiéter car voilà ce que je suppose: cet homme est de bonne foi mais c'est quelqu'un qui lui écrit de ma part.
Il fait mauvais, Giro a passé la matinée chez moi, après quoi j'ai été chez elle et à la musique où nous avons vu Galula qui est très content de nous revoir et qui est comme toujours plein d'esprit. Il n'y a personne, c'est une désolation. On n'a envie de rien faire.
Pourvu que Pietro n'ait pas pris mon baiser pour une simple caresse de jeune fille. Je ne sais comment pensent les autres, quant à moi je pense qu'un baiser sur la bouche est l'aveu le plus complet, le serment le plus solennel qu'il y ait au monde.
Je suis trop fière pour parler de mon amour, j'ai tout dit par mon baiser. J'espère qu'il a compris toute la gravité que j'y attache.
Et si non ? Sans doute non. Il ne comprend pas le sublime dans l'amour. Il a beaucoup d'esprit mais il ne comprend pas ces choses comme moi.
L'idée que l'instant le plus sacré pour moi a passé inaperçu pour lui, me chagrine.
[Dans la marge: L'instant le plus sacré, par principe seulement, sacré non pas avec Pietro seul, mais avec n'importe qui.]
Il y a vu un simple baiser qui lui a fait plaisir, et rien d'autre, oui, sans doute, car le lendemain il m'a encore demandé si je l'aimais, il ne l'aurait pas demandé s'il avait compris. Je ne dis pas que je l'aime, mais je voulais qu'il le pensât, et il n'a pas compris !
Je commence à penser qu'il ne m'aime plus. Trois jours d'absence ! Je voudrais bien que Zucchini et Cesaro le dévergondassent de nouveau pour que ses parents voient ce qu'ils me doivent.
Il ne m'a pas encore écrit. Le nez me démange depuis une semaine, si c'était la mort du cardinal que je dois apprendre ?