Journal de Marie Bashkirtseff

J'ai vu Naples ! C'est en effet beau à en mourir !
Nous nous sommes promenés quatre heures. Au moment de rentrer Altamura et Walitsky nous rencontrèrent et nous dirent qu'il fallait aller se promener à pied sur la via di Roma ou Toledo. C'est le Corso de Naples et aujourd'hui on n'y entre pas en voiture.
Altamura se confondait en amabilités, j'étais aussi aimable.
— Quelle est cette maison ? lui demandai-je en voyant une belle maison de coin avec un balcon comme celui du Jockey-Club de Paris.
— C'est l'Accademia, le cercle.
— Vous en êtes ?
— Non, Mademoiselle, parce qu'ici ils sont tous nobles.
Altamura n'est pas du grand cercle, bigre ! Et l'on m'a vue avec lui ! Je deviens subitement fatiguée et il m'a fallu beaucoup de contrainte pour ne pas planter-là le fils de banquier.
Sur le balcon il n'y avait que trois ou quatre plobsters dont l'un était tout renversé dans un fauteuil balançoire, ce devait être un Petruccio.
Auprès du palais royal une rencontre charmante. Le comte Doenhoff, celui d'Ostende, qui est ici avec le prince et la princesse Charles de Prusse. Nous fîmes arrêter la voiture et il accourut en voltigeant.
[En travers: Je prenais Antonelli pour un jeune lion I! Il aurait pu l'être mais ne l'était pas.]
J'aime rencontrer des gens qui m'ont connue en jupes courtes, car je suis beaucoup embellie. Vous vous souvenez qu'il faisait la cour à maman.
Altamura nous reconduit chez nous, nous envoie des glaces et des gâteaux. Je n'ai jamais vu un empressement pareil au sien. Ne pensez pas qu'il soit amoureux. Maman a été aimable avec lui et il en a conçu une véritable reconnaissance, voilà tout. D'ailleurs on le désire pour Dina. Il est noir, il a un défaut de prononciation assez drôle, assez beau garçon en somme mais chauve par derrière.
Doenhoff a passé la soirée chez nous. On a parlé de Julie Voyeikoff, Benkendorf. Elle mène un train étourdissant à Berlin, fait des folies, ne sait pas se tenir, manque de tact et d'éducation, prodigieusement laide, on s'en moque.
Naples est tout aussi belle que Paris, des rues larges, de belles maisons. Naples est la première ville du monde, je vais vous dire pourquoi. Aussi belle que Paris, elle possède en plus la mer, et des montagnes divines, et un climat comme on ne s'en fait aucune idée.
Il y a tout à Naples, tout excepté Rome... A présent j'aime mieux Rome, mais c'est question d'habitude. Au commencement je détestais la Ville Eternelle.
Je pense qu'il est déjà de retour. Rossi a dû s'informer à l'hôtel de la Ville, et puis les cartes laissées à Visconti et à de Falloux ont dû produire leur effet. Il est donc en liberté ou va l'être si mes chagrinantes suppositions ne sont pas fondées, s'il n'est pas parti de son propre aveu. Que va-t-il faire ? Venir à Naples ? Oh ! non, cet être vil et lâche.
On n'a pas envie de se coucher à Naples, la mer hurle, je l'écoute et je suis en colère comme elle. Il s'est moqué de moi. C'est positif... J'ai laissé des ordres à Rome, à l'hôtelier II doit dire à tous ceux qui viendraient nous demander que nous avons quitté Rome, sans rien ajouter. Mais si le comte Antonelli venait on lui dira que je suis à Naples. Mais il est inutile d'y songer. Il s'est résigné, créature faible et infâme. Mon Dieu, mon Dieu je ne sais que penser ! Au nom du ciel tirez-moi de cette incertitude ! Je vais lire.
Il est plus d'une heure. Rien ne m'occupe à Naples, je ne puis vivre ainsi.
Est-il possible qu'il m'ait trompée ? Est-il possible d'être aussi monstrueusement infâme ? Ou bien, est-il possible d'être aussi lâchement faible !
Je l'attends ici, je l'attends parce que je le désire. Dieu que Naples serait belle si j'y avais quelqu'un ! Les belles promenades en bâteau, à cheval, à pied le soir !
Est-ce assez malheureux de toujours tomber sur des indifférents ou sur des animaux !
Je me croyais aimée, j'avais quelques raisons pour me croire aimée... et voyez, bonnes gens !
J'ai dédaigné, insulté, blessé Bruschetti. Je ne m'en repens pas, si c'était à recommencer je ne pourrais agir autrement. Et à quoi me sert cet amour détesté ! Un homme est malheureux, voilà tout. Vanité, vanité ! ! J'ai besoin qu'on m'aime et personne ne m'aime !
Je voudrais aimer et je n'ai personne à aimer I
Il serait temps de dormir je pense. J'ai fini un fantastique roman.
Rien ne m'occupe ici, je n'attends rien. Déplorable situation.
Je suis vraiment une femme forte. Rien ne m'affecte et je suis devant tout le monde gaie, coquette, extravagante et comme d'ordinaire.
J'ai pleuré à Rome, les deux premiers jours; à présent je ne suis que très ennuyée et anxieuse de savoir la vérité.
Cette aventure est très bizarre. Il est disparu comme par enchantement, s'il voulait se défaire de moi il n'aurait pas besoin de me prévenir, il n'aurait qu'à s'en aller tout simplement.
Ah ! quand donc apprendrai-je la vérité !
Je suis certaine qu'il ne voulait pas se défaire de moi, je suis certaine de sa sincérité... et pourtant Dieu ! quelle incertitude !