Journal de Marie Bashkirtseff

Maman, Dina, moi et Antonelli en landau et Walitsky nous suivent en fiacre, nous allons chez la somnambule. Cette respectable dame s'endort magnétisée par Monsieur son mari et je la questionne, mais comme c'est devant tout le monde je ne demande rien de particulier, d'ailleurs elle devine assez bien. Après, c'est le tour de Pietro, et la somnambule raconte son caractère d'une façon très exacte et en cela il n'y a rien d'étonnant, ce petit monsieur est très connu.
— Si vous saviez, Madame, combien sa mère a versé de larmes ! a dit Rossi l'autre soir.
Après la somnambule nous allons voir tirer la tombola télégraphique sur la place du Peuple. Et après je dis d'aller à la maison pour que Pietro s'en aille, mais il n'y songe pas de sorte que nous faisons ensemble trente-six tours à la villa Borghése. Ce garçon ne nous gêne aucunement, je parle devant lui comme devant un des miens, je raconte que Zucchini me fait rire, Mme Soukowkine me fait pleurer et Doria me fait peur. Quant à ce dernier, je n'invente rien. Nous l'avons rencontré plusieurs fois, il baissait les yeux et souriait. Je me demande pourquoi ? Avant il ne le faisait jamais.
Z...z.. Zucchini me fait rire jusqu'aux larmes. Pietro raconte toutes ses affaires de famille, c'est un charmant enfant.
— Voici Torlonia, dit-il.
— Ah ! oui, il a de très jolis chevaux.
— Oui, très jolis, je crois qu'il les vend.
— Vraiment !
— Voulez-vous que je le lui demande ?
— Oui, oui, demandez, ils sont ravissants ?
Les chevaux de Torlonia, voilà une idée.
De la villa Borghése nous allons au Pincio, au Corso et chez nous.
— Voulez-vous dîner avec nous, demanda maman, mais je vous préviens que le dîner n'est pas très bon à l'hôtel.
Trop heureux sans doute. Toute cette journée passée avec Pietro a achevé de me le faire paraître un des nôtres.
C'est incroyable comme les bals masqués rapprochent les gens. Tous ceux que j'ai tutoyé aux bals me semblent des amis. Nous avons l'air, je ne sais pourquoi, d'être en voyage tout ce jour. Après dîner tout le monde allume des cigarettes et moi aussi mais avec force grimaces comme quelqu'un qui n'a jamais fumé.
Un peu plus tard on sert le thé et je vais m'asseoir sur une marche de marbre dans l'embrasure de la fenêtre. C'est un charmant endroit à peine voilé par des rideaux blancs. Et Antonelli vient m'y rejoindre après quelques minutes d'hésitation. A la bonne heure ! Cette lampe, Dina, cette maman, ce Walitsky m'ennuyaient.
Cependant nous parlons assez haut et maman commence à lire tout haut un journal.
Merci, car c'était pour me faire plaisir.
De cette façon la conversation a pu prendre un caractère plus intime, il m'a priée de monter à cheval le soir et aller voir le Colisée au clair de la lune.
— J'ai mon quart d'heure de poésie, dit-il, ce sera poétique pour nous qui sommes tous les deux des matérialistes.
— Parlez pour vous, car je ne le suis pas du tout.
— Alors nous allons.
— Bien.
— Vous aimez quelqu'un à Rome ?
— Et vous ?
— Vous ne devez pas me faire cette question.
— Eh pourquoi ?
— Comme si vous ne le saviez pas.
— Sans doute non.
— O innocence !
— Mon Dieu oui, seulement vous, vous ne pouvez pas croire à l'innocence, vous êtes trop perverti pour cela.
— Ça n'est pas vrai I
— Vous direz à Plowden de venir.
— Ah ! vous le voulez bien. Il vous fait la cour, n'est-ce pas ?
— Est-ce que je sais ? tout le monde me fait la cour.
— Mais pas moi.
— C'est une exception.
— C'est que je ne sais pas la faire, je me suis toujours jeté dans les bras des femmes faciles, et ce sont elles qui m'ont fait la cour, de sorte que je ne sais pas.
— Pourquoi, reprit-il, vous ne voulez pas me croire ?
— Croire quoi ? ce que vous m'avez dit à cheval ?
— Oui.
— Parce que ce n'est pas vrai et ce sont des bêtises.
— Oui, voilà ! vous dites toujours que je mens, que je suis un hypocrite, encore au Capitole comme vous m'avez insulté !
[En travers: Comme vous pouvez voir cet Antonelli était à mettre à la porte. Je [ne] recevais personne, n'aller nulle part et passer ses soirées entre quelques hommes dont un Antonelli ! J'avais dix-sept ans, ce n'était pas ma faute ]
— Et pensez seulement qu'alors je ne vous connaissais pas, à présent je vous dirais bien plus encore.
— Non, écoutez, et il me fixa de manière à me faire baisser les yeux il faut que j'aie avec vous une longue conversation à ce sujet. Quand ?
— Quand nous irons à cheval, - son regard me pesait, je n'étais pas libre ni d'esprit ni de langue.
— Mais je vous en prie, dit-il d'un air presque suppliant, sans Plowden tout seuls, je vous en prie.
— Bien, bien, nous verrons, je ne sais pas.
Il détourna les yeux, je redevins de nouveau forte.
— Il faut Plowden, dis-je.
Il me parle encore de son amour, mais j'écoute peu et vais m'asseoir à la table et on parle du cardinal. Le cardinalino dit qu'il est fâché contre lui parce qu'il est entré au Caccia-Club et qu'il fréquente les blancs et salue le Roi, le Prince et la Princesse.
— Il faut aller chez lui, dit maman et vous faire pardonner.
— Oh ! non, je ne peux pas demander pardon, sans cela je lui dirais des impertinences. J'ai prié mon autre oncle de me conduire avec lui chez le cardinal, il a dit qu'il verrait. Mon père le devrait, mais lui aussi est très fâché avec moi. Non, pour me raccommoder avec mon oncle il faut une occasion, une circonstance grave.
Je crois qu'il ne s'en irait pas du tout si Walitsky n'avait pas tiré sa montre et dit qu'il était temps de se coucher.
Il racontait toutes ses fâcheries avec papa et maman.
— Alors, n'oubliez-pas les chevaux de Torlonia, dis-je pour la dixième fois.
— Je n'oublierai pas les cheveux de Torlonia.
— Non pas les cheveux, les chevaux, ne confondez pas je vous en prie. J'ai une folle envie d'avoir ces chevaux, dites-lui que je veux les acheter.
— Je le lui dirai, d'ailleurs il vous connaît très bien de vue.
— Je vais faire une réussite pour les chevaux de Torlonia.
— Et pour les cheveux, dit Pietro.
— Et pour les cheveux, bien.
Ah il paraît que j'aurai les uns et les autres, si l'on en croit les cartes.
— Je crois, dit Antonelli, que z... Zucchini passe de mode et que ce sont les chevaux de Torlonia à présent.
Le petit malheureux se moque de la grosseur de Torlonia et ne se doute de rien. Tant mieux.
— Quand montons-nous à cheval ? dit-il avant de partir.
— Après-demain, dit maman, et prévenez Plowden.