Journal de Marie Bashkirtseff

En sortant sur le balcon au Corso, je trouve tous nos voisins à leur poste et le carnaval très animé. Je regarde en bas, en face, et je vois le cardinalino avec un autre. Je suis venue si tard que même Antonelli était déjà là. L'ayant aperçu je me suis troublée et rougis si fort que [Mots noircis: je m'assieds ne] sachant quoi faire.
— What is the matter with you ? me demanda la voisine, why are you so red ?
— I can't say, it is a nonsense.
Et je me remis debout mais le méchant fils de prêtre n'était plus là et je me retournai vers maman qui tendait la main à quelqu'un, à Antonelli.
Ah ! à la bonne heure, tu es venu sur mon balcon, ce n'est pas malheureux. Il reste un temps de politesse près de Madame ma mère, impatiente, je vais dans la chambre prendre une bonbonnière et en revenant à ma place, il se fait qu'Antonelli se met à côté de moi. J'occupe comme toujours l'extrême droite du balcon qui touche comme on sait celui de l'Anglaise. Bruschetti est en retard, sa place est prise par le fils d'un banquier que l'Anglaise me présente ensuite et qui se montre très empressé:
— Mais quelle vie vous faites, dit Antonelli de son air calme et doux, vous n'allez plus au théâtre.
— J'étais malade, j'ai encore mal au doigt.
— Où ? et il voulut me prendre la main. Vous savez, je suis allé chaque soir à l'Apollo et je n'y suis resté que cinq minutes.
— Pourquoi ?
— Pourquoi, répéta-t-il en me regardant droit dans les prunelles ?
— Oui, pourquoi ?
— Parce que j'y allais pour vous et que vous n'y étiez pas.
— Vous êtes très aimable.
Il me dit encore bien des choses dans ce genre, me regarde dans les yeux, roule les siens, se démène et m'amuse beaucoup.
— Donnez-moi une rose.
— Pourquoi faire ?
Convenez avec moi que je faisais là une question embarrassante. J'aime à faire des questions auxquelles on doit répondre bêtement ou pas du tout.
— Regardez-donc ce tube, dis-je en désignant un affreux
animal en long surtout et grand chapeau, si vous pouviez l'aplatir je vous donnerais une rose.
Dès lors ce fut un spectacle digne des dieux, Antonelli et Plowden (le fils du banquier) s'escrimèrent de leur mieux à jeter les vieux bouquets, à la tête de l'homme qui s'animant à son tour commença à nous en lancer.
J'étais protégée par le cardinalino et par Plowden et les bouquets, je devrais plutôt dire balais, tombaient tout autour de moi. On finit par casser une vitre et une lanterne. C'était plein d'intérêt.
Bruschetti m'offre une grande corbeille de fleurs et rage et rougit et se mord les lèvres. Je ne sais vraiment ce qu'il a. Mais laissons cet ennuyeux personnage et revenons aux yeux d'Antonelli. Il a des yeux adorables, surtout lorsqu'il ne les ouvre pas trop, ses paupières qui recouvrent la prunelle au quart, donnent à ses yeux une expression qui me monte la tête et me fait battre le cœur.
— Pardon, dit-il, en s'abaissant tout à coup.
— Qu'y-a-t'il, demandai-je en retirant vivement la pointe de ma mule qui dépassait la robe.
— Une bonbonnière, dit-il.
— Ce n'est pas une bonbonnière, Monsieur.
— Pardon, je croyais, je voulais ramasser.
Il ne s'est pas trompé, mais on aurait pu se tromper.
— Ah ! voilà votre petit domestique, dit le cardinalino, en voyant entrer Fortuné.
— Oui, n'est-ce pas qu'il est gentil ? Je l'adore.
— Je voudrais être à sa place. Oui, il est gentil, il était gentil un soir surtout lorsqu'il s'est perdu.
— Où ?
— Ah ! je ne sais pas, un soir, je ne me souviens plus où.
C'est sans doute le soir que nous l'avons prêté à Mme Soukowkine qui allait au Capitole. Dites-moi, était-ce joli au Capitole ?
— Je ne sais pas, c'était froid et puis je n'y suis resté que cinq minutes. Non, mais le petit nègre était charmant, il s'est perdu, il a pleuré je crois.
— Pauvre petit.
Je ne prétends pas nier sérieusement. Il m'a bien reconnue mais je nie par convenance.
— Plowden me demandait ma rose, Antonelli aussi.
— Vous vous êtes bien battus je vais en donner une à vous,
Monsieur, dis-je à Plowden, et une autre à vous, dis-je à Antonelli.
Plowden prit la sienne en disant que demain cette rose ferait éclore tout un bouquet de roses, mais Antonelli appuya la tête sur le balcon et regarda le public. J'en fus enchantée, cela prouve qu'il est ou veut paraître autre chose qu'indifférent.
— Vous ne voulez pas ainsi, dis-je en riant, vous n'aurez donc rien.
Quel amusant garçon que cet Antonelli ! vrai, j'en suis enchantée.
— Si vous n'avez rien de mieux à faire, lui dit maman, venez passer la soirée avec nous : et le cardinalino lui donne le bras pour descendre.
Bruschetti sort en même temps et s'en va tout rouge et tout furieux sans regarder la fleur que je lui jette.
Je vous demande pourquoi cette sale colère ! Au diable.
A neuf heures Altamura est chez nous; j'attends trois quarts d'heure dans ma chambre mais le pape futur n'arrive pas, impatiente je vais au salon et au bout de dix minutes on l'annonce enfin !
Un quart d'heure de politesse avec tout le monde, après lequel temps je me lève, lui aussi, nous déchirons une poupée, cassons deux bonbonnières, Antonelli est comme moi, il casse tout, et nous trouvons insensiblement à l'autre bout du salon. Antonelli s'assied sur le canapé, je m'assieds sur un fauteuil, une toute petite table ronde nous sépare.
Comme ces arrangements se font facilement quand tous les deux le veulent.
Nous passons ainsi toute la soirée, il a de l'esprit, il me raconte que Fanny Lear, la scandaleuse maîtresse du grand-duc Nicolas, a été ici, il y a quatre jours.
Qu'il est allé la reconduire jusqu'à Naples, qu'elle est toujours grise et qu'elle l'a fait boire beaucoup.
— Ah ! ha ! dit-il, les bonbonnières.
— Oui, les bonbonnières.
— Vous avez un ravissant pied.
— Je le sais bien. Le nier serait une vile coquetterie.
— Et quelle main !
— La main n'est pas belle.
— Vous savez je suis amoureux.
— Bah !
— Je suis amoureux.
— De qui ?
— Ah !
— De Fanny Lear ?
— Fi ! ce n'est pas un amour, c'est une amourette. Je suis amoureux d'un masque. N'est-ce pas étrange, d'un nez noir et d'un capuchon ?
— En effet, c'est bizarre.
— Vous savez, ce masque avait le même pied que vous et la même main. Et si je n'étais pas persuadé que vous n'étiez pas au Capitole...
— C'était au Capitole ?
— Oui.
— Mais comment peut-on être amoureux d'un masque ? Le domino cache si bien.
— [Mots noircis: Je ne sais,] on voyait bien la taille et des yeux splendides.
— Et comment était le domino ?
— Noir, et un capuchon avec de l'argent.
— Brodé ?
— Je crois, argent ou or, ou rouge, je ne sais pas bien.
— Je me suis fait venir une robe noire garnie d'argent.
— Ah ! vraiment vous avez une robe comme ça ? Mais ce masque avait une main comme vous, reprit-il en essayant de prendre ma main que je retirais.
— Vous avez peur de me donner la main !
Alors je la lui donne.
— Vous permettez, fait-il.
— Non, ce n'est pas l'usage ici, en Russie oui.
— Je vous assure qu'en Italie aussi.
— Non, non.
Il est charmant mais pazzerello, comme a dit Rossi. On regardait mes photographies à la grande table, je les demandai, et le cardinalino se mit à me prier de lui en donner une.
— Vous êtes comme ces petits mendiants qui demandent l'aumône : ho fame signorina, poverino, ho fame, una piccola moneta !
Il se mit à rire.
— Eh bien, dit-il, sans doute, ho fame ! La femme n'est pas autre chose qu'un désir, je n'ai pas faim du pain mais j'ai faim d'une photographie. Donnez ! Ho fame, povero, ho fame I
J'ai compris son idée mais il s'est mal exprimé, aussi il
n'est pas français.
A minuit Altamura se lève pour partir et ma créature aussi.
C'est dommage, je n'en ai jamais assez. Il a anéanti le Surprenant. Je crois qu'il plaisante. C'est dommage d'ailleurs je plaisante aussi.
Je n'ai qu'une pensée, aller en Russie, finir le procès et revenir vivre comme les autres, comme ceux qui ne sont pas maudits et misérables comme moi.