Journal de Marie Bashkirtseff

Je suis sortie le matin avec Lola pour acheter les déguisements et, à trois heures, moi, Dina et Lola nous entrons dans le Corso, dans une large calèche, habillées de dominos blancs à gigantesques rayures indigo et des masques à lunettes. La quatrième place était occupée par un immense panier de confettis. Encore avant d'arriver au Corso, à la via del Babuino nous rencontrons Antonelli, si gentil que j'en eus un petit remuement particulier dans le cœur.
Le Corso est animé, c'est le dernier jour des confettis, protégées par nos masques nous battons, nous envoyons des grimaces, des baisers, des gestes désespérés. Aux tournants des rues nous écrasons les malheureux prêtres par une grêle de confettis. Je crie, je me tiens debout, en travaillant des deux bras [Mots noircis: d'une façon enragée.]
C'était amusant ! Et puis voilà Antonelli I II reste tout étourdi par notre furieuse attaque et par les cris de: Pietro ! carino ! angelo I
Au signal donné de la place du Peuple on fait évacuer le Corso, les voitures seulement, car les barberi vont courir ! Alors nous paraissons au balcon, en des dominos blancs et les têtes bien arrangées. Nous avons pour voisine une dame anglaise très aimable, elle se nomme Félise de Lorncourt, née Tamton. Elle a des chevaux, des voitures, des toilettes, etc. etc.
Eh bien cette personne m'a parlé et comme c'était au carnaval j'ai engagé une conversation avec elle. D'ailleurs je crois que c'est une femme comme il faut. Et aussitôt les messieurs qui étaient venus la voir, lui demandèrent si elle me connaissait, et qui j'étais, tout cela en italien.
Quant à moi, voyant qu'Antonelli ne viendrait plus je m'assis en m'appuyant au mur et regardai droit devant moi car je voyais les efforts désespérés d'un fort beau jeune blond du balcon de l'Anglaise, pour me parler.
Après la course, nous partons de suite et Mme de Lorncourt me dit très poliment bonsoir.
Mais il fallait attendre je ne sais quoi, je m'appuyais à la porte et regardais le plafond d'un air désœuvré. Aussitôt le jeune homme vint se mettre tout près, et voyant que je ne bougeais aucunement, me demanda timidement si je voyais le carnaval de Rome pour la première fois.
Après l'échange de quelques phrases, je le quittai car tout était prêt pour partir.
Sur le Corso j'ai vu quatre Antonelli, mais aucun n'était le véritable. En entrant dans la via Condotti, je sentis quelque chose qu'on me jetait sur les genoux, c'était une magnifique rose, et l'homme s'était sauvé à toutes jambes, pourtant Lola a eu le temps de voir des moustaches blondes.
Je rentre brisée de fatigue ne sentant ni mes jambes ni mes bras, et je m'endors en comparant, involontairement, Antonelli à Audiffret. Et Audiffret me semble si grand, si fort, et il a autour de lui quelque chose de si puissant, que je le trouve superbe, tout en sentant cet air un peu coarse qu'il a, mais tout en lui me charme, et du moins au moment de m'endormir, il me plaît plus qu'aucun homme et je l'aimerais tout à fait si Antonelli ne me l'avait gâté.