Journal de Marie Bashkirtseff

Enfin je l'ai vu !
Mais commençons par le commencement. Dès onze heures et demie je suis sortie d'abord avec les grands en voiture et ensuite avec Lola à pied. Je me demande seulement comment font les autres pour marcher à Rome ? Quant à moi je perdais à chaque instant l'équilibre sur ces pavés impossibles, et juste en traversant de la via Condotti au Corso, les mains presque étendues pour ne pas chavirer, je vois Doria qui me passe en fiacre et qui me regarde avec surprise, en noir et à pied.
Nous avons marché ainsi par les rues de Rome jusqu'à trois heures, alors je suis rentrée et nous nous sommes occupées à peindre en blanc des masques en fil de fer.
J'avais à peine mis mon chapeau que Dina vient me chercher en m'assurant que l'invisible est au Pincio, bien que n'ajoutant aucune foi à son dire, car elle ment toujours, je saute en voiture et nous partons.
Mais au Pincio il ne reste que les restes d'une belle promenade, et le sympathique Doria en grande voiture et conduisant lui-même.
C'est sur le Corso que je vois enfin Antonelli, gravement appuyé sur le bras de quelqu'un, et regardant droit devant lui comme jadis Audiffret. Nous le revoyons encore deux fois exactement de la même manière. Il a eu l'air de ne pas même soupçonner ma présence. Un air excessivement sérieux, comme n'en prennent que les canailles de sa sorte.
Il est joli garçon, pas trop mais il n'y a personne de mieux que lui à Rome.
Rossi a passé la première moitié de la soirée chez nous.
— J'ai vu Antonelli à la sortie du théâtre l'autre soir, il serait excessivement enchanté de vous être présenté. Pourrai-je le présenter au théâtre ?
On m'a gâté mon Antonelli ! On n'a pas demandé à le connaître et pourtant cela semble comme si l'on avait demandé. Je me sens gênée, j'aurais voulu que cela durât plus longtemps. Comme avec Audiffret, je n'ai jamais eu de joie pareille à celle du soir où Galula vint dans notre loge au Théâtre français, demander la permission de présenter son ami M. Emile d'Audiffret.
Je l'avais tant désiré ! Je ne sais pas dire à quel point je le désirais ! Deux choses seulement se sont faites désirer à ce point, une dans le passé: le duc de Hamilton, une dans le présent, le monde.
Voilà qu'Antonelli me faisait oublier son frère Emile, dis-je aussitôt que Rossi fut parti et je me mis à écrire cette lettre:
— Infortuné corps !
Ton âme fait des abominations ! Effrayés par ses convulsions révolutionnaires nous l'avions enfermée dans une cage mais elle en a rongé les barreaux et s'en est allée sautiller par les cellules nous induisant dans la tentation et faisant de tels ravages que nous nous en sommes mis à genoux pour vingt-quatre heures mais rien n'y a fait, il est impossible de la calmer et aucun de nous n'ose l'attraper de peur de se souiller pour la vie.
Notre révérend père supérieur a écrit à la pieuse Mlle Bashkirtseff qui est en train de gagner son salut à Rome, la priant de lui envoyer de l'eau bénite par le Saint-Père et deux anneaux de la chaîne de saint Pierre, pour asperger et enchaîner la rebelle essence.
Si ces moyens nous font défaut nous serons forcés d'avoir recours à la justice pour forcer ton corps à reprendre son âme, dans l'intérêt de notre salut et par conséquent dans celui du salut public, car une perturbation mentale dans notre sainte confrérie produirait l'effet le plus destructeur sur la société, en général, et sur Arthur Danis en particulier.
In nomine Patris, Filli et Spiritus Sancti. Amen.
Les frères moines de Cimiez.
Si tu n'es pas content ô Emile, c'est que tu es trop difficile.
Visconti a été chez nous, une heure après Rossi.