Journal de Marie Bashkirtseff

Pauvre Galula, Troili veux-je dire, en retournant avec sa lettre il a trouvé tous les volets fermés.
Quelle sale histoire, cet homme qui ose envoyer dire toutes sortes de choses !
Mais ce n'est pas pour cela que j'ai ouvert le cahier. C'est pour dire que je m'ennuie après mon pays. J'ai assez de Rome.
Tout le monde est allé à la promenade, mais je n'ai envie de rien, je reste à la maison et je m'ennuie, je ne peux ni sortir, ni m'habiller, je n'ai l'envie de rien faire. Je ne veux pas qu'on me voie, si je pouvais vivre dans une cave je serais contente. J'aime, quand je me montre, que tout le monde me remarque mais dans notre position je ne veux pas être remarquée. Avant je ne me rendais pas compte et j'étais plus heureuse.
Je voudrais pouvoir aller à Nice. Si j'y retournais à présent ce serait le comble de la laideur. Aussi vous voyez je reste à Rome ! Et ce n'est pas un sucre, tous les désagréments de Nice, je les ai ici, seulement je suis à la maison et ici à l'hôtel ! Et c'est encore plus triste ici parce que je m'attendais à autre chose. Je m'attends toujours au contraire de ce qui arrive.
Et à présent... à présent la Russie, c'est là que se décidera mon sort. Si le procès est gagné je suis la plus heureuse des femmes.
Dieu, quelle impatience ! Pour me distraire de ces tourmentantes pensées je fais écrire par Fortuné une lettre en niçois. Puis je la copie en y mettant les noms.
Animoù !
Doun es la sina anima ? Las venduta per 10 sous et le diou est touplen contente et Gros bauba et Bekyrcheff fa de cabriola et Robenson se facha
Lou carnaval sera pas ben perche noun si seis pas fare padre de Cimiès veiront lou tina mauré che tara veni man di cair ai porcé.
As ancora mandate iou sacrestan de la ilea russa. Qura vendras pia la tina anima ?
Pouiriras !
Le padri de Cimiès
Traduction: [Où est ton âme ? Tu l'as vendue pour dix sous et le diable est tout plein content et Gros aboie Baskirtseff et Robenson font des cabrioles et se fâchent.
Le carnaval ne sera pas beau parce que tu ne t'es pas fait moine de Cimiez. On verra ton museau qui fera mal au cœur aux cochons.
Elle a encore convoqué le sacristain russe. Quand reviendras-tu reprendre ton âme ?
Tu pourriras !
Les moines de Cimiez]
Je ne sais encore à qui adresser cette charmante épître.
Ah ! quelle tristesse, je vais du piano à mon journal et de mon journal au piano.
Je m'en vais lire l'histoire romaine, ça me distraira peut-être.
Je suis habituée de sortir, de voir du monde, je me meurs à la maison !
Grâce à Dieu je suis rose et bien portante, sans cela ce serait à en crever.
J'ai le mal du pays !
Et j'osais confondre le jeune homme du théâtre avec le vil ami de Troili ! Fallait-il être aveugle ! Fallait-il être folle ! Je reviens de l'Opéra, nous étions en face. J'étais en blanc très pâle, il me regardait mais pas comme avant.
Soroka et Galula étaient en bas quelque part. Est-ce que je regarde ces gens ! Dina est tout inspirée, je la déteste quand elle est ainsi !
Rossi vient nous voir et de suite on lui demande qui est ce monsieur. C'est le comte Antonelli, le neveu du cardinal. Bigre ! il ne pouvait pas être autre chose. A présent je me reconnais. Imaginez-vous que je confondais le beau comte avec Soroka et Soroka avec un autre homme encore plus laid. Enfin, je retrouve tout le monde à présent ! J'ai vu Soroka en bas avec Galula, j'ai vu le jeune homme du premier jour entrant avec le duc Cesaro qui a ses brigands en Sicile, et le prince Odescalchi et deux autres.
Le comte Antonelli ressemble à Gautier qui est parfaitement beau comme on sait. Ce soir comme il me regardait moins j'ai pu le regarder plus.
Ah ! n'oublions pas de dire que Visconti a été chez nous avant le théâtre.
Mais revenons au jeune homme, le mot Soroka a changé de signification, avant c'était tout ce qu'il y a de mieux, mais depuis qu'on a nommé ainsi Soroka et Galula, ce mot ne peut plus dire qu'un petit jeune homme.
J'ai donc regardé Antonelli et je l'ai bien vu. Il est charmant, si charmant que je me déclare tout haut amoureuse de lui en ajoutant que je n'ai pas de chance et que ceux que je regarde ne me regardent pas !
Il m'a lorgnée, mais convenablement, pas comme un enragé, comme le premier jour. Il a aussi beaucoup posé. Et quand nous nous [sommes] levées pour sortir, il s'est précipité sur sa lorgnette et debout n'a pas cessé de regarder.
— Je vous ai demandé qui est ce Monsieur, dit ma mère à Rossi, parce qu'il me rappelle beaucoup mon fils, c'est pour cela que je le regarde tant, il doit même en être étonné.
— C'est un charmant garçon, répondit Rossi, c'est un peu un pazzerello, il est très gai et plein d'esprit, et très beau.
Je suis ravie en entendant cela. Depuis longtemps déjà je n'ai eu autant de plaisir que ce soir. Je m'ennuyais, je n'avais envie de rien parce que je n'avais à qui penser. Dès ce soir tout change, je vis, je me remue !
— Il ressemble beaucoup à mon fils, a encore dit ma mère.
— C'est un charmant garçon, dit Rossi et si vous voulez je vous le présenterai.
— Je serai charmée.
— La prochaine fois que je le verrai je le lui dirai.
Et dire que notre lettre pour le cardinal a manqué son effet !
Plus de salons blancs, je me plonge dans les noirs jusqu'au cou et au besoin je me fais catholique !
Un instant j'ai cru qu'il était allé au bal que donne ce soir le prince de Borghése, et j'en suis devenue toute triste et me mis à regretter notre malheureuse position, mais il revient au bout de quelques minutes et en rougis de plaisir. Si nous allions dans le monde, nous pourrions le rencontrer, le connaître ! Ah ! quand je pense à tout cela, de nouveau ce grand et profond désespoir me reprend, et mon cœur se remplit d'une tristesse infinie !
Tout est manqué pour moi à cause de...
Bah ! je retrouverai encore cent Antonelli. Non, non, non, celui-là me plaît et à côté de lui Audiffret me paraît rouge et commun.
Toujours réduite à des coquetteries de théâtre ! Misère des misères ! Oh vous ne comprendrez jamais mon immense dépit, mon profond ennui !
Je maudirais volontiers tout et tous ! Dieu... Non, je ne me plains plus, merci mon Dieu, vous avez assez fait pour moi. Il faut attendre, j'attends, seulement je ne peux pas ne pas me plaindre, c'est plus fort que moi, cela me fait trop souffrir.
Voir tout me contrarier, tout me manquer, à cause de cette affaire...
Oh !... en attendant je vais m'endormir en me composant des contes avec le comte Antonelli et Audiffret aura le mauvais rôle.
Demain je sortirai, il faut voir cet homme. Pourquoi ne se montre-t-il jamais ?
Ah ! ce n'est pas lui qui irait rester des heures sous ma fenêtre ! Hélas, hélas !
Comme tout d'un coup le mal du pays a disparu, l'appétit et l'énergie sont revenus ! J'ai une occupation.
Quel dommage que ce ne soit pas lui qui parle, mais moi !
Je suis enchantée d'être allée à l'Opéra au lieu d'aller chez la Soukowkine qui est venue ce matin nous inviter.
Comment nommerai-je l'homme ? Le comte Antonelli est trop long et empesé pour l'emploi journalier. Antonelli, on pourrait le confondre avec le cardinal.
Maman le nomme pazzerello. Je ne me décide pas encore.
Il est adorable, j'en ai la tête remplie, bonsoir !