Je m'ennuie, je voudrais écrire sans fin, commenter tout mon journal, le corriger, car je sais qu'il y a des milliers de fautes et qui ne proviennent pas de mon ignorance mais bien de ma paresse de penser, de ma trop grande hâte. Je ne sais jamais ce que je vais écrire, et tant mieux, il n'y a rien de plus laid qu'un journal étudié, tiré à quatre épingles, surtout lorsqu'on n'est pas un grand écrivain. Mais j'aime encore mieux mes lettres que celles de Mme de Sévigné ! O ânesse ! vous vous écriez. Je vous laisse crier et cela seulement parce que je ne puis pas faire autrement. Son style est si affecté, si ouvragé sous son apparente simplicité qu'il me fait mal au cœur. Tandis que mon style à moi n'a pas de style, je fais des fautes mais au moins je ne farde pas mes écrits.
C'est avec la conviction intime que je ne serai jamais lue, et avec l'espérance encore plus intime du contraire, que j'écris mon journal.
Ma vie est si monotone, si triste. Je me suis ennuyée au Pincio puis nous sommes allées chez la Soukowkine et j'ai fait connaissance avec sa fille. Dieu, quelle tripoteuse que cette vieille ! Elle veut faire croire qu'elle est partout, qu'elle est connue avec tout le monde, et en réalité elle sait tout au monde, les fortunes, les dettes, les scandales, tout. C'est une personne très utile.
De là nous allons laisser nos cartes chez Mme de Reculât.
Pas moyen de rencontrer Soroka dans la rue, je l'ai vu qu'à l'Opéra, ce qui fait trois fois en tout.
Je crois que celui que je nommais le diable n'est pas sir Frédéric Johnstone, et que le diable est le même homme que je vois ici. En un mot Frédéric n'est pas Sir F. Johnstone celui que je croyais Sir F. Johnstone n'est pas Sir F. Johnstone.
L'homme que je vois ici est le même que j'ai vu à Nice. Ce qui fait que je ne sais pas qui il est, et que Sir Frédéric Johnstone est une personne imaginaire.
Enfin celui qui est ici, nous le désignons sous le nom de Frédéric tout court, tout ça c'est pour dire que je l'ai beaucoup regardé jadis et que je ne le regarde plus du tout à présent mais là pas du tout, comme dirait le Surprenant, et qu'il commence à poser.
Pourvu qu'il ne soit pas un moujik, ce serait dommage, il est si beau. Il va toujours à pied.
Mais qui est Soroka ? Pourvu qu'il ne soit un entrepreneur ou un faquin quelconque. Non, un faquin n'aurait pas tant d'audace.
Nous avons rencontré le grand Doria sur le Corso à pied. Il est beaucoup plus élégant et mieux à Rome.
J'envie tous ces gens-là, ils sont si heureux. S'ils éprouvent des ennuis, c'est de la graisse comme on dit en russe, une expression très juste, de la graisse comme veut dire en raccourci cela: un chien devient enragé d'être trop gras.
Je tousse, je suis enrhumée. Si j'allais perdre ma voix ou devenir poitrinaire ?
C'est triste lorsqu'on n'a pas un coin sur la terre où l'on puisse désirer d'aller, où l'on soit bien, où l'on soit aimé et désiré. Je m'ennuie à Rome, à Nice je ne m'ennuie pas non plus. Je vais aller en Russie. Un vrai juif errant.
J'ai dix-sept ans, c'est presque l'enfance mais le temps passe si vite; savez-vous ce que dit Domenica.
Miloradovitch a sept millions de roubles comme capital, et en plus trente ou quarante mille arpents de terre. Réduisons à moitié, et cela fera trois millions cinq cent mille roubles de roubles, et vingt mille arpents de terre; trois millions cinq cent mille roubles à 5% font cent soixante quinze mille roubles par an. Et la terre, chaque arpent au minimum rapporte deux roubles (puisqu'il y a des sables et des forêts) cela fait donc quarante mille roubles. Cent soixante quinze mille et quarante mille font deux cent quinze mille roubles, ce qui en argent français fait à peu près sept cent mille francs de rente.
Tout cela au minimum et réduit à moitié, puisqu'il ne faut croire que la moitié de ce qu'on dit. C'est une très belle fortune.
Le soir, tout de noir habillée, je sors à pied avec Dina, Lola et leur mère. Les magasins sont fermés, il n'y a personne de comme il faut, rien que la canaille.
Je crois qu'il se passe quelque chose de vilain à Nice, voilà deux jours que nous ne recevons plus de lettres.
Je voulais aller à l'Opéra pour voir Soroka ou plutôt pour me faire voir à Soroka, mais on donne encore "Ruy Bias".
Supposons que cela m'est bien égal et d'ailleurs j'aime beaucoup entendre le même opéra, mais j'aurais l'air d'aller pour autre chose que l'opéra et puis il ne faut pas me faire voir trop souvent.
Je voudrais avoir ma loge à moi, grande confortable, tendue de satin, avec un joli salon, des rideaux. Si Dieu permet je réaliserai un jour ce rêve à Nice. Et avec une pareille loge je serais libre, je me cacherais, je me montrerais suivant mon caprice. Puis on viendrait me voir, peut-être plus pour la loge que pour moi. Pour cela il faudra abattre une séparation et faire de deux loges une. Les n° 1 et 2 à droite, me conviendraient tout à fait.
Dieu, quelle tristesse !
Depuis que Lola et sa mère sont ici nous rions presque toujours, elles sont vivantes, tout les amuse, tandis que maman est morte moralement. On dit qu'elle avait beaucoup d'esprit. Les maladies et les chagrins lui en ont beaucoup enlevé, elle n'est pas bète cependant mais souvent elle manque de tact et fait des maladresses.
Ah ! si j'avais sa beauté ! Faute de mieux je me ferais actrice et tout ce qui s'en suit, et je serais célébrée par le monde entier. Avec ma figure c'est douteux, et je ne risquerai rien de dangereux.
Je n'ai jamais vu une figure plus belle que la sienne, les yeux, le front, le nez, la bouche, le menton, les joues, tout. Les oreilles sont très ordinaires et pour bien accompagner le tout elles auraient dù être comme les miennes. [//]: # ( 2025-01-18T22:10:00 RSR: Entry extracted from book 7 raw carnet, lines 892-957. Literary reflections on journal writing, criticism of Mme de Sévigné's style. Visit to Soukowkine and meeting her daughter. Confusion about identity of "Frédéric" vs Sir F. Johnstone. Detailed financial calculations about Miloradovitch's fortune. Dreams of having own opera box at Nice. Comparison of her beauty to her mother's. Russian expression "de la graisse" explained. )