Hier il y avait un bal au Quirinal.
C'est un jour très fertile en événements, comparativement.
D'abord nous avons eu la visite de Mme Soukowkine qui apporte une triste nouvelle. Sans doute dit-elle, on peut demander d'être présenté, mais l'ambassade peut refuser, parce que nous n'avons pas de lettre de recommandation, et que l'ambassade est fort froide pour les gens qu'elle ne connaît pas... Et, après tout, je trouve qu'elle a raison; ma mère et moi nous sommes ennuyées, c'est tout simple. Ma mère écrit au général Potapoff, chef des gendarmes et de la police secrète, qui a dernièrement remplacé le comte Chouvaloff, tout le monde connaît l'importance de ce monsieur en Russie. Elle le connaît depuis longtemps, elle a connu sa femme morte à présent, et Potapoff nous est même un peu parent par Domenica.
Avant il aurait fait tout au monde, qui sait à présent. Un mot de lui serait un ordre.
On m'apporte des caisses, des robes, toujours des robes, où les mettre ? Je suis si lugubre que j'ai envie de me vouer au noir. Dans notre misérable position le blanc fait trop parler de soi. Mme Soukowkine est charmante, et ma mère pour me faire plaisir s'humilie devant tout le monde. Et comme ma peau susceptible se crispe chaque fois au mot "protection'"! Je suis trop mortifiée pour crier.
J'ai tort, c'est la chose la plus naturelle. On a prié cette dame de savoir si on pouvait être présenté sans avoir le droit d'entrée à la cour de Russie. Elle l'a demandé sans nommer personne, c'était devant l'ambassadrice d'Angleterre qui parlait d'Anglaises se trouvant dans le même cas. Et on a dit que c'était impossible. Je m'entends, impossible s'il n'y a personne pour pousser l'affaire. La Soukowkine a l'air d'une commère qui sait tout ce qui se passe et se dit dans ce bas monde. Elle donne même le conseil de s'adresser à un je ne sais quel moine de Pétersboug, pour obtenir la nomination de gentilhomme de la Chambre pour mon père. C'est un moine obscur mais il a des entrées secrétes par toutes sortes de petites gens par lesquelles on arrange les grandes affaires.
A propos de mon père, cette perle d'honnêteté est à Nice, en train de perdre son avant dernier bien et de dépouilier les deux jeunes princes Eristoff, ses neveux. Il eut l'audace d'écrire une lettre à ma tante lui disant qu'il avait à lui parler et à cet effet la priant de venir le trouver au London House. Ma tante a répondu verbalement que ceux qui ont à lui parler peuvent la trouver Promenade des Anglais, 55 bis, dans sa villa. Je n'aurais pas mieux fait.
A peine Mme Soukowkine partie qu'on annonce le ministre grec.
C'est un gentil monsieur, presque beau, adorant les Russes; comblé par la Russie. Il nous vante Athènes et raconte que l'on vient de découvrir une statue de la Gloire, signée Praxitèle. Il parle comme le Paparigopoulos de Spa et le rappelle tout en ne lui ressemblant pas du tout.
- J'ai écrit à maman, dit-il, lui racontant l'heureuse méprise à laquelle je dois d'avoir fait votre connaissance, elle voit souvent Michel Paparigopoulos, elle le lui dira.
J'ai à peine ouvert la bouche étant encore sous l'impression de la présentation retardée, peut-être manquée.
Comme il fait mauvais temps je me fabrique une robe antique avec de la laine si fine que pour une seule épaule, il faut la largeur de deux mètres, et les plis ne sont pas trop.
Vrai, je suis une misérable dans ce monde, je ne dirai pas que "ma coupe est encore pleine" comme "La Captive" de Chénier.
Si la situation ne change pas, je me voue au noir une fois mes robes blanches finies.
Le blanc se remarque, il ne me convient pas d'être remarquée pour qu'on demande "Qui est-elle ?" et pour qu'on réponde Dieu sait quoi. Pourtant je n'ai rien fait à personne et je subis les conséquences des fautes des autres, si toutefois fautes il y a. Misera me. Je ne vais plus me plaindre pendant six mois, et dans six mois lorsque j'écrirai mes plaintes on me croira. A présent on ne me croit plus, j'en suis sûre.
Nous bavardons jusqu'à une heure du matin, d'un tas de gens que maman connaît en Russie et je connais d'après la déesse à la trompette.
On raconte Merjeewsky qui m'a tant aimée et pourtant d'après mon journal ça ne paraît pas, c'est que je n'écoutais et ne remarquais rien avec cette détestable créature. Quand je pense qu'il est venu deux fois à Nice...
A présent seulement je me souviens d'une quantité de circonstances que j'ai laissé passer inaperçues à cause de mon grand dégoût pour la créature. Ça me semble incroyable, j'étais si jeune et pourtant, il faut bien en convenir, il m'a aimée. Je n'ai pas de chance, un insecte hideux m'aime, un être qui ressemble à un homme ne m'aime pas. [//]: # ( 2025-01-18T21:50:00 RSR: Entry extracted from book 7 raw carnet, lines 566-611. Discussion of Quirinal ball, social barriers to court presentation, mother's correspondence with General Potapoff. Visit from Greek minister, comparison to Paparigopoulos. Marie's social isolation and decision to wear black. Bitter reflections on father's gambling and past admirer Merjeewsky. References to André Chénier's "La Captive". )