Journal de Marie Bashkirtseff

[Quelques mots cancelles]
Aujourd'hui c'est la matinee.
Cre coquin de Biou !
On n'en parle pas, moi non plus. Ce silence me sauve un acces de desespoir.
Ce qu'il y a de plus atroce c'est qu'on en a parle au Surprenant. Oh ! n'allons pas nous desesperer pendant dix pages. Ca me gate le teint.
J'etais a pied avec Collignon et le Surprenant etait en voiture, je marchais sur le trottoir (c'est-a-dire du cote des maisons) mais mon talon s'accrochait a la jupe, ce qui me forca de prendre la voiture. Nous nous promenons avec mes Graces puis je les ramene chez elles, et j'allais partir quand vint Walitsky.
- Tu viens ? lui demandai-je. Il ne repondit pas selon sa charmante habitude.
- Allons, mon cher, viens-tu ou ne viens-tu pas ?
En ce moment juste le Surprenant passa si pres de la voiture que je crus qu'il allait s'arreter mais il se contenta de me saluer fort bas avec un sourire compose, et continua lentement son chemin.
Vous comprenez pourquoi je raconte les moindres choses en detail ? Apres il me viendra la fantaisie peut-etre d'adorer ce moujik et je serais furieuse de ne pas avoir note tout.
Varpahovsky dine chez nous, il commence a me sembler amusant. Jusqu'a diner je me sens fort malheureuse et apres je vais faire ma toilette pour l'Opera.
Je m'habille comme je m'aime le mieux. Robe Empire, le cou nu, aucun ornement, et rien dans les cheveux. Comment appeler cette toilette, appelons la Olympe, c'est un peu pretentieux mais bah ! Une figure fraiche et radieuse. En un mot comme on peint ces deesses a moitie nues, a la tete renversee en arriere, a la bouche entrouverte laissant voir des dents petites et blanches.
Nous arrivons fort tard. Les trois Graces, Audiffret, Tournon et Belle-de-Jour sont a leur poste. Ricardo vient nous voir. Pendant tout un entracte Audiffret et Belle-de-Jour etaient sortis, je commencais deja a m'ennuyer lorsqu'ils rentrerent. Tournon s'en va tout a fait, je commence a etre fachee. Mais tout a coup, au dernier acte, il revient.
- Je vais m'en aller, dit Ricardo, car ces messieurs ont envie de venir, l'autre soir, apres mon depart, vous avez eu la loge pleine.
Et aussitot Tournon vient. C'est tout ce que je voulais. Il est laid et use mais comme il faut et noble, tandis que certaine personne de ma connaissance "ne pourra pas en dire autant".
Cette personne est trop jolie ce soir, ce qui donne un air un peu bete a son long nez.
Tournon dit que les soirees, dont on est crible a Nice l'ennuient, qu'il aime mieux le petit comite. S'il savait ce que je pense de ce qu'il aime ! Oui, mais il ne le sait pas, car je suis de son avis et ma tante lui dit:
- Si vous n'avez pas peur de vous ennuyer en famille, je serai tres heureuse de vous voir chez nous, et le soir aussi.
Nous sortons ensemble de la loge, mais comme le comte a laisse son paletot la-bas il va le chercher. Sur l'escalier le Surprenant me vient dire bonsoir et descend a cote de moi.
- Comment allez-vous, Mademoiselle ?
- Tres bien, merci, et vous, Monsieur ?
- Tres bien.
- Je vous demande cela, Monsieur, parce qu'une dame vous a trouve fort pale aujourd'hui.
- Moi, je me porte tres bien.
- Dites-moi Monsieur, l'interrompis-je, n'est-ce pas que les bottines jaunes que portait ce soir le tenor sont les memes que Mme Pasqua met quand elle chante "Mignon" ?
- Ah ! ca je ne sais pas !
Comme nous avions descendu l'escalier, je laissai la mon cavalier, tout comme il aurait fait lui-meme, et j'entrai dans le salon, ma tante et Dina me suivirent.
Et a l'instant le Surprenant vint vers nous et fit signe a ses acolytes de venir aussi. Il faut toujours qu'il appelle quelqu'un, il a la rage de rassembler une foule autour de soi, comme les arracheurs de dents et les charlatans, et de lui debiter un tas de choses, assis sur sa canne, gesticulant, et quelquefois dansant.
Ayant echange quelques paroles avec ces messieurs, je me mets a reciter les recitatifs du Barbier, le Surprenant me dit je ne sais quoi et je lui reponds par des phrases du Barbier et le regarde d'un air tres indifferent.
Tournon est fort aimable et je fais l'enfant. Je lui raconte les difficultes que j'ai eues pour obtenir une robe longue. Il fait compliment sur ma toilette et me suit jusqu'a la voiture, trebuchant sur ma traine et me disant je ne sais plus quoi.
Eh bien, voyez, si j'avais vu Audiffret descendre de l'escalier du Theatre Italien avec Mlle de Gonzales-Moreno ou une autre, puis aller la retrouver dans le salon, je serais devenue si jalouse et furieuse que c'eut ete a me rouler une demie-heure par terre.
Mais puisque c'est moi, voila l'effet que cela me produit. Audiffret a diminue d'un pouce, et moi qui ce matin encore pleurais de partir, je veux partir.
"Ed ha natura si malvaggia a ria" comme dit Dante.
Quand nous rentrons il n'est qu'onze heures, je vais chez maman et lui raconte la soiree. On me dit que je suis amoureuse et ne vis que par l'homme. Je reponds que c'est Tournon qui m'amuse. On me dit qu'Audiffret a mon caractere et que ce que j'ai de mieux a faire c'est de l'epouser.
- Y pensez-vous maman ! dis-je tout en voyant qu'elle plaisantait, moi qui veux aller a la cour, etre decoree, moi epouser ce petit !
Et maman dit que ca n'y fait rien, et que je ne pense qu'a cette Pie rasee, que je ne vis que par lui. Et je dis qu'il a l'air bete et combats l'idee de maman, mais plus je dis, plus c'est mal, car je suis tout inspiree et riante et amusee.
Et pourquoi, je le demande ! Fi quel miserable caractere !