Journal de Marie Bashkirtseff

J'ai dormi jusqu'a deux heures, a peine ai-je le temps de dejeuner avant la Promenade. Il fait tres froid, je suis obligee de porter ma fourrure qui d'ailleurs avec ma grande robe blanche garnie de haut en bas de galons poses en travers me donne l'air d'une princesse de l'ancienne Pologne, ou d'une femme de boyard de la vieille Russie.
Rien n'est beau que le blanc.
Le blanc seul est aimable.
Il doit regner partout.
Et meme sur la table.
Qu'est-ce que je disais ! Mlle Bueno est arrivee. Pauvre Emile, quand il reviendra il ne saura de quel cote courir.
Voila que maman dans l'absence de ce garnement veut voir le pendant de mon voyage a Paris.
— Vous croyez qu'il s'occupe de moi, dis-je, detrompez-vous de grace, il me crache dessus.
— Qu'il s'occupe de vous, ou qu'il ne s'occupe pas, me repond-on, mais les faits sont la, c'est peut-etre une coincidence, mais c'est bien drole.
[Dans la marge: Se figurer que l'univers venait a Nice pour Audiffret ! C'est trop fort.]
Ce n'est pas moi seule qui crois que cet homme doit etre a moi. Ceci me console.
Je n'ai pas vu mon bel inconnu, je l'ai cherche partout et en vain.
Ce soir j'ai lu de bons livres, il y a si longtemps que je ne lis plus rien. C'est tres mal et j'en souffre beaucoup.
On ne saurait s'imaginer mon impatience d'aller a Rome et de me remettre au travail. Etudier, etudier, etudier ! Voila mon desir !
Je deviens toute joyeuse a la vue de mes chers livres, de mes classiques adores, de mon gentil Plutarque. J'emporterai avec moi plusieurs livres que je lirai a Rome, car je ne suppose pas que nous verrons beaucoup de monde, nous ne connaissons personne a Rome. Ohime !