Journal de Marie Bashkirtseff

Je m'habille de blanc comme d'habitude, mais tout nouveau et joli comme deux coeurs, mais nous sortons un peu tard, car Barnola et Varpahovsky etaient chez nous, et nous nous sommes promenes au jardin par un soleil superbe.
A la Promenade, je vois un joli garcon, ressemblant a Audiffret mais plus innocent de figure et il me salue. Croyant qu'il s'est trompe nous ne faisons aucune attention, la seconde rencontre, second salut; troisieme rencontre et troisieme salut ! Alors nous faisons tourner pour voir qui est l'homme, nous le voyons mais sans le reconnaitre. Alors ma tante s'ecrie: C'est Miloradovitch ! Representez-vous mon trouble.
J'ordonne au cocher de le suivre, je dis cent betises en me tenant le coeur et a l'avenue de la Gare j'ordonne d'arreter avec l'intention de parler a l'homme pour savoir qui c'est. Mais juste comme nous allions arreter il disparait, pensant qu'il est entre a l'hotel des Iles Britanniques nous allons-la mais le concierge repond qu'il n'y a a l'hotel personne du nom de Miloradovitch. Alors toute troublee et disant plus que jamais des betises je rentre. Giro avec nous. Je suis comme folle, et j'ai terriblement envie de raconter cette aventure a tout le monde; je saisis Collignon et la lui raconte avec des pif et des paf, insenses. Si c'etait vraiment Miloradovitch ! Mais a present je raisonne, comment aurait-il pu nous reconnaitre ? Apres presque six ans d'absence, j'avais onze ans, il en avait quinze ! Ma tante et Dina sont les memes il est vrai et puis on a envoye tant de mes photographies a Paul ! Mais non, c'est impossible ! Pourtant cet homme lui ressemble, a present je le retrouve vaguement, il lui ressemble beaucoup, il ressemble aussi au Surprenant mais il a le nez moins long.
— Ma chere, dis-je a Giro, c'est un parfait Bibi, seulement il a l'air trop innocent, il lui faudrait un peu de vice dans la figure.
— Quant a cela, repond-elle, il n'a qu'a en emprunter a quelqu'un de ma connaissance !
- Oui, de la mienne aussi !
Non, vraiment je suis tres intriguee, tres intriguee.
Giro rentre. Nous allons a l'Opera, ma tante, Dina et moi, en Marie Stuart.
Moi avec le desir d'y voir l'inconnu. Je ne m'exprime pas bien parce que j'ai bu du champagne, mais de cela je parlerai plus bas.
D'abord l'Opera. Pas de Leon ! Tristesse ! La moitie de la soiree Barnola est chez nous, l'autre moitie, l'immense Pepino. Et pour ces miserables cavaliers les Howard qui sont en face se sentent mal a l'aise !
J'ecoutais "Mignon" avec plaisir et attendrissement, j'ai tout oublie, toilette et public, et la tete appuyee a la colonne je devorais ces charmantes melodies. Qu'on me donne "Mignon" dans ma chambre et je m'amuserai tout autant, plus meme. Avec un public interessant on n'entend rien. J'ai vu tant de fois cet opera et chaque fois je suis emue. La scene ou le bohemien veut battre Mignon, "Connais-tu le pays..." ? l'incendie, et la derniere scene me semblent toujours nouveaux et me sont chaque fois quatre emotions. Je comprends si bien la colere, la jalousie et les larmes de Mignon, et Pasqua joue et chante si bien. J'adore "Mignon", c'est l'opera le plus charmant, le plus amusant, le plus tendre et le plus adorable.
Je reviens a la maison toute amoureuse. On me dit que c'est d'Audiffret, soit, il me faut etre amoureuse de quelqu'un, ca tombe sur Audiffret tant mieux pour lui.
Le fait est que pour moi, a present, pour etre beau il faut ressembler au Surprenant. Mais non, c'est l'influence de "Mignon", et rien d'autre.
Maman rentre de Monaco et amene le general et nous soupons comme nous pouvons avec les restes du diner et du champagne jusqu'a deux heures, c'est pour cela que je m'exprime mal.
Si on voulait seulement mal raconter ! Madame rentre a minuit avec un monsieur et les demoiselles soupent jusqu'a deux heures avec du champagne, et pourtant c'etait si innocent, si simple, si comme il faut dans les moindres details.
Le gaz m'avait eblouie d'abord, et mes yeux ont pleure, et ma tante dit que j'ai pleure; je laisse dire et ne me fache point.
Si c'etait vraiment Miloradovitch, les cartes m'ont annonce avec tant d'insistance un roi de mariage avec beaucoup d'argent. Mais non, Paul aurait ecrit, Alexandre aurait ecrit. Qui donc est cet homme ? Pourvu que ce ne soit pas un tenor d'opera !