Journal de Marie Bashkirtseff

J'ai dormi jusqu'a midi, et je trouve Varpahovsky a dejeuner. C'est un monsieur a moitie aveugle, mais il me semble qu'il l'est aussi moralement que physiquement.
Je suis fatiguee, il pleut et je reste toute la journee chez moi.
- Si j'avais seulement pu prevoir, s'ecrie ma tante a dejeuner, que vous seriez avec les Audiffret ! Ah ! mon Dieu ! Si vous continuez a vous occuper de ces moujiks je vous maudirai !
Elle dit cela parce que depuis ce matin je ne parle que du vieux.
Nous avons enfin pu avoir "Fanny Lear", ce livre ecrit par la maitresse du malheureux grand-duc Nicolas Constantinovitch.
Elle decrit leur premiere entrevue, je lisais tout haut dans la salle a manger.
— "Il me prit la main et me dit en riant: Vous appelez cela une main, c'est une petite patte d'oiseau !"
— Oh interrompit ma tante, ca a ete dit deja, de meme que: vous nagez comme un petit poisson, continua-t-elle pendant que je rougissais comme une cerise.
— Par qui, demande maman, par lui ?
— Oh ! maman, je vous en prie, ne me faites pas rougir pour des betises ! m'ecriai-je en rougissant de plus en plus, la tete baissee sur le livre, car j'avais les larmes aux yeux tant a cause de ma rougeur qu'a cause d'un souvenir charmant.
Que voulez-vous ! on a seize ans ou on ne les a pas.
[Dans la marge: Je ne comprends pas quel plaisir trouve ma famille a attiser ce feu ! C'est tout a fait etonnant. Mais ma famille est idiote.]
Je me proposais une soiree en famille et je voulais me coucher a neuf heures mais tous les Sapogenikoff viennent diner et en toilettes d'opera, et je vais avec eux, mise et coiffee exactement comme hier. Yourkoff sort pres du cercle Massena et Marie se sent indisposee et rentre de sorte que nous arrivons au theatre seulement trois.
Leon est dans sa loge mais je ne fais pas de grimaces car avec lui et a cote de lui sont tous les Arson de la terre, filles et garcons. Au premier entracte nous sommes presque mortes de rire avec Giro, et je me cachai derriere la personne formidable de Nina en joignant les mains sur son estomac, j'ai de longs bras mais, il faut lui rendre justice ils ont a peine suffi pour son tour de taille. Et pourquoi je le demande ? Parce que papa s'est penche vers une des Arson qui etait dans la loge d'a cote et que son nez se detachait en vigueur sur le blanc de la colonne et que j'ai dit:
— Regarde Giro, le nez de Leon est si blanc qu'il se confond avec le blanc de la separation des loges.
Nous etions au premier etage et les gens du parterre, le frere de Pepino, nous epiaient, et Giro s'est mise a rire et je faillis etouffer.
Je commence a etre a l'Opera comme au Francais, comme chez moi.
Cresci est dans la loge a cote de nous et m'adresse un salut magnifique auquel je reponds par un petit salut familier et un sourire de superbe condescendance.
Leon me lorgne tout le temps, puis vient sur le devant de sa loge, me regarde, met son chapeau et, au bout d'un instant, se trouve chez Cresci, ou il reste quelques minutes.
Pas une ame de connaissance et je suis gaie et contente. Comme c'etait convenu, maman vient me chercher a dix heures, a dix heures et demie nous partons et en meme temps que nous Leon. Quel charmant garnement.
Mais nous avions aussi une autre distraction, c'est Guiglia, notre voisin octogenaire, l'oncle de Saetone. Nous le lorgnons et rions, et il nous regarde et sourit. Il a plus de deux perruques, comme le duc de Brunswick. On a eu affaire a lui au moment de l'achat de la villa, comme avec un voisin.
A diner, les Sapogenikoff, Yourkoff, Varpahovsky et tous les autres n'ont parle que d'Audiffret. On a parle de ses bonnes fortunes, des ravages qu'il fait, Marie est allee jusqu'a dire qu'il pouvait se faire un manteau royal rien qu'avec des coeurs. Maman et ma tante ont raconte ses succes, de sorte que me voila de nouveau exaltee, j'allais lui cracher dessus mais on le celebre tant que ma folle tete est de nouveau tournee, et de nouveau je pense qu'il est le plus beau des Don Juan.
Demain, je lui envoie ceci:
Malheureux !
Si tu continues a frequenter Gros ta reputation aupres des femmes est perdue ! Tu deviendras un Choulowsky (j'ecris ce nom mal, a dessein). Et alors bien veritablement tu pourriras dans le vice. Ne sois pas si souvent avec Gros, il te perdra. C'est un conseil d'ami que je te donne.