Journal de Marie Bashkirtseff

Le fichu père et la fichue fille sont partis, car leur étage est fermé à la Tour. Ils s'enfuient sans doute de Mme d'Audiffret qui est ici. Emile est sans doute aussi parti, les cartes le disent et puis on ne le voit pas à la Promenade.
Hier les cartes m'avaient prédit une journée gaie et je l'ai eue. Pour aujourd'hui tout est noir. Il fait un grand froid. Je suis gelée. A cause de ce temps on ne voit personne. Mme Sabatier ouvre ses salons aujourd'hui. Plus la saison avance plus je sens notre malheureuse position, notre isolement. J'ai rencontré les deux filles Howard, elles semblaient animées et heureuses particulièrement, je me suis de suite imaginé qu'elles venaient de voir l'homme. Elles avaient cet air-là. On voit de suite par la nature de l'animation quelle en est la cause. Pour Hélène, si c'était pas l'homme, c'était un homme.
Ce sera terrible pour moi s'il se met à aller chez les Howard, à rester auprès d'eux à la musique, à se promener avec eux à pied ! Avec les Howard I Pensez-donc !
Pauvre homme, il est si tourmenté à présent par ses affaires de famille.
Hier, selon mon habitude, j'ai voulu prier Dieu pour qu'il rende Audiffret amoureux de moi et je n'ai pas pu, je ne le désirais pas assez, ce qui me tourmentait c'est ce qui me tourmente toujours, notre vie, notre position.
Ai-je besoin de dire que je ne pense qu'à cela et que mon tourment un instant oublié l'été, revient plus terrible, plus tourmentant, plus insupportable que jamais !
Mme Sabatier reçoit; chaque jour de nouveaux salons vont s'ouvrir. Et... nous, nous, ne sommes nulle part ! O damnation !
Je trouve la société d'ici infâme, et je vais dire pourquoi.
Mme Prodgers qui depuis tant d'années amuse, rassemble le monde, égaye toute la ville, reçoit plus que personne, qui a dépensé une grande partie de sa fortune à nourrir et à recevoir les cochons d'ici, au point qu'on la dit ruinée, Mme Prodgers est victime d'une cabale indigne ! Pendant que tout le monde est chez Sabatier, elle se promène avec ses enfants.
Sa position est horrible. A elle toutes mes sympathies à présent. J'aime Mme Prodgers. Elle doit être si misérable, si humiliée.
0 le monde, le monde ! Quand donc le tiendrai-je dans ma main pour l'étouffer, sous mon pied pour l'écraser.
Je suis si heureuse d'être chez moi, dans ma maison. Je loge dans mon grand cabinet de toilette, l'ex-chambre de ma tante. Dans un mois ma chambre sera prête, je la verrai en retournant de Rome. Je ne pense qu'à retourner de Rome, à avoir ma voiture, à continuer les études que j'aurai commencées à Rome, à suivre les ordonnances de mes professeurs. Et puis aller en Russie.
Tant de choses ont souffert, tant d'argent a été perdu à cause de mon voyage manqué.
Et puis je pense au Russe. Faute de mieux on pourrait s'en contenter.
Folle que je suis, j'oublie donc que tout me manque et que rien ne me réussit et je parle en vainqueur !