Journal de Marie Bashkirtseff

A trois heures nous sortons, moi qui suis venue à Nice chercher du beau temps, j'y trouve un froid parisien. Je mets mon chapeau de loutre forme capote de bébé, et ma grande pelisse de zibeline recouverte de drap blanc. Cette toilette fait sensation, et je ne suis pas mal de figure, malgré la fatigue.
Audiffret a oublié son air pincé, et après avoir salué s'est retourné et me regarda comme pour dire Ah ! ha ! et puis se retourna encore une fois en sursaut , si l'on peut s'exprimer ainsi. Cela m'a fait plaisir, et j'ai ri de sa mine étonnée.
— C'était gentil, dit maman, il l'a fait comme il aurait fait à sa sœur.
— Moi, dit Collignon, je trouve que c'est impertinent ces choses-là.
— Moi, dis-je, je lui ai trouvé une face stupide.
A l'avenue de la Gare nous voyons, en fiacre et toute seule, Mme d'Audiffret, belle comme un ange, malgré tout.
— Je vous en prie, dis-je en voiture, laissez Audiffret tranquille, on s'en occupe depuis un an, il est bien usé. Quant à moi, je commence à le haïr, non pas sa figure, mais son caractère, et hier soir j'ai dit en entrant dans ma chambre: Je jure de haïr M. Emile d'Audiffret et de lui faire toujours et partout et à chaque pas toutes les misères que je pourrai.
Barnola vient le soir. Dieu quel cancanier ! Je l'écoutais avec une certaine admiration.
Et cette soirée m'a été fort utile, j'ai appris un tas de choses, un tas de saletés de Nice, un tas d'aventures et de scandales que je placerai dans mon roman.
On dit qu'une cabale se forme contre Mme Prodgers et qu'à commencer par la préfète personne ne veut la recevoir.
Pauvre femme. Je comprends ce que c'est, que d'être en dehors de la société, et je la plains les larmes aux yeux, elle surtout qui a été reine.
Hier soir elle était au Français avec la Robenson, qui n'a plus ses fraîches couleurs et qui a vingt-huit ans. Puis ce fichu cancanier raconte le scandale des Audiffret au théâtre, on en parle un peu, il paraît qu'on va blâmer la fichue fille d'avoir abandonné sa mère. Barnola croit qu'Emile va se sacrifier pour son père et sa sœur et ne se mariera pas à présent, car sa femme ne voudrait pas de tout ce fichu bataclan !. Je crois, dit le grand cancanier, qu'il va se sacrifier, il aime beaucoup son père, et c'est un bon garçon, capable de se sacrifier.
Mais ce qu'il y a de sale, écoutez, Galula dit partout qu'il voudrait m'épouser.
Une pareille chose n'a pas besoin de commentaires de ma part. C'est horrible !
Je n'ai décidément pas de chance !
Ah ! que c'est embêtant la vie !