Journal de Marie Bashkirtseff

Paris 1875, Hôtel Splendid
H[is] G[race] t[he] D[uke] o[f] Hamilton]
Livre 5O^ème^
depuis le jeudi 18 novembre 1875 jusqu'au 25 décembre 1875
Paris, Hôtel Splendid, 104 depuis le 28 novembre à Nice promenade des Anglais 55 bis, en ma villa
T.P.L.
Alex. Dumas
[Dans la marge: Cahier que les lecteurs feront bien de passer. Il ne contient que des réflexions sur Audiffret.J
Harassée, fatiguée, anéantie !
Les chiffons me mangeront moi et mon argent. Mais je suis venue pour cela à Paris, il faut faire les choses en bonne conscience. Il va sans dire que je ne me fais rien faire en couleur, tout blanc. J'aurai... non.
Je me sens triste, énervée, je voudrais souvent pleurer, mais ce sont des bêtises. Cela me fait un certain effet de loger où a logé ce misérable.
A la table d'hôte je rencontre Winslow et sa mère. Nous parlons avec ma tante du Surprenant. Elle me dit qu'il va faire la cour à Leech, qui est jolie comme une poupée et très riche. Et je suis déjà jalouse de Leech, et furieuse car j'ai vu avec quelle animation elle lui répondait l'autre soir à l'Opéra.
Non, vrai, c'est un heureux mortel que mon Niçois. Partout on le fête, toutes les femmes lui font les doux yeux. Oh ! mais c'était si visible à l'Opéra, quand il est entré chez Leech, elle s'est de suite animée, comme moi quand il venait, chez nous. Et il le voit. Comme il est heureux. Je voudrais être comme lui.
S'il ne l'épouse pas, encore une fille que vengeront mes coups de bâtons ! Fichu garçon, va !
Si on m'aimait comme on l'aime je ferais comme lui. On l'aime tout de suite, si pas d'amour vrai, alors d'une chose qui ressemble beaucoup à l'amour.
Mais voilà que je vais me tourmenter pour Leech ! Je me suis découvert une nouvelle qualité, je suis jalouse comme une diablesse, j'arracherais les yeux à toutes, non, gardons cela pour plus tard.
Le soir nous allons voir "La Créole", nouveau succès d'Offenbach. Judic est adorable, mais je souffre de la chaleur et des regards impudents de plusieurs hommes. A peine partie de Nice je pense à y retourner et je ne pense qu'à cela. Je ne suis bien qu'à Nice. Là, n'allez pas, je vous en prie, penser un tas de bêtises, la chose que vous croyez me gâte Nice et ne m'y attire pas, au contraire. J'aime Nice pour elle-même, et il n'y a pas dans le monde entier un endroit plus adorable.
Je ne fume plus, ce qui me rend de mauvaise humeur, mais je me défends de fumer et je ne fume plus.
Je n'aime plus Audiffret, je suis humiliée voilà tout, non, je suis encore [Rayé: très] amoureuse, et d'ailleurs je ne fais rien pour ne plus l'être, cela m'amuse.
On soupire, on a envie de pleurer, on devient poétique, mais on mange toujours bien, on comprend si bien les fadaises que les acteurs débitent sur l'amour, ce qu'on n'a jamais remarqué avant, à présent va au fond du cœur et y trouve sa place. Non, vrai, c'est plein d'intérêt, l'amour.