Journal de Marie Bashkirtseff

Bien des choses sont changées depuis lundi.
D'abord, je ne veux pas mourir du tout, n'importe où et n'importe comment; et ensuite c'est que j'ai honte de moi-même.
J'ai voulu me moquer de l'homme, et c'est l'homme qui s'est moqué de moi, cette injure jointe à la colère que je ressens pour ma faiblesse de lundi me le fait détester. Jamais personne ne m'a mise en colère comme lui, jamais personne ne m'a fait tant dire, jamais je n'ai à cause de personne, tant de fois changé d'humeur.
Jamais enfin je ne me suis tant agitée. Et il s'est moqué de moi. Aussi je jure devant Dieu que je me vengerai. N'importe de quelle façon, si l'occasion s'offre de brûler la Tour, je la brûlerai.
Il faut pardonner. Ah ! bien oui ! pardonner ! Non pas à ce misérable. Moi seule je sais ce qu'il m'a fait de mauvais sang depuis un an et, en considérant tout ce qu'il m'a fait endurer, je vois qu'en me vengeant je ne lui ferai pas la moitié de ce qu'il m'a fait.
Combien de fois me suis-je humiliée, devant moi et devant les autres ! Non femme faible, ne te laisse pas maltraiter pour rien, n'oublie-pas, n'oublie pas surtout !
J'oublierai, je dirai: ça ne vaut pas la peine.
Non, fille misérable, ça vaut la peine !
- Eh ! bien je jure ici, je jure devant Dieu que d'une façon ou d'une autre je me vengerai, que je saisirai la première occasion et, que faute de mieux je louerai des hommes pour le bétonner.
Si je faiblis, je n'aurai qu'à relire ce journal ou j'ai arrondi les choses, où j'ai amorti les coups que je recevais.
[Annotation: 1881. J'ai rien arrondi du tout et tout cela m'est bien égal.]
A six heures nous arrivons, n'ayant rien trouvé au Grand Hôtel nous prenons un logement à l'hôtel Splendide, l'hôtel de l'homme.
- Si ça vaut la peine, me dit ma tante, de prendre pour héros une saleté niçoise comme cet Audiffret et d'écrire une quantité de choses sur lui !
Décidément ma tante n'y comprend rien, et c'est très heureux, car je mériterais d'être pendue si je laissais voir combien je suis humiliée.
Tenez, elle vient de me rappeler ce qu'a dit cet homme maudit à propos de la Robenson; - c'est une histoire ancienne et sainte.- Vous ne vous imaginerez jamais l'effet que me font ces mots !
Si j'étais chez moi je me coucherais par terre, mais ma tante est là.
Hier, les Sapogenikoff étaient à l'Opéra, c'était leur lettre, à la seule idée qu'Audiffret a pu aller dans leur loge, je me sens furieuse et prête à pleurer.
Attends, homme maudit, attends, créature indigne et mercenaire ! Dieu ne voudra pas que je souffre toujours sans être vengée !
Il faut que je l'aime bien, je dis cela parce que à la seule pensée qu'il est aimable avec une femme ou simplement qu'il parle à une femme, je voudrais l'étrangler !
Et quand je pense qu'il aime ou aimera... Oh ! non, cela je ne pense pas, car si je le pensais il me faudrait tout briser dans la chambre, ou me jeter par terre et pleurer et hurler.
Et pourtant s'il m'aimait je ne consentirais pas à être sa femme.
Personne dans la maison ne l'a regardé comme un parti convenable, on a fait attention à lui parce que je m'en occupais, on en parlait parce qu'on voyait que cela me faisait plaisir et, certes si je disais que je veux l'épouser on me croirait folle et, on jetterait les hauts cris car on rêve un trône pour moi.
Aussi, ne veux-je pas l'épouser ! Je dis seulement que je suis jalouse jusqu'à la folie. C'est pour cela que je m'en vais à Rome, avec cet homme devant les yeux je ne pourrai pas travailler, je ne ferai que fumer, pleurer et me tourmenter.
Depuis que je le connais mes études souffrent beaucoup et depuis qu'il me crache dessus je n'ai pas pu lire un livre, jouer une demie heure du piano. J'erre de [Début de page manquant]
[Je v]iens de relire lundi, je piarle que de ma robe !
[en qu]uoi fais-je mon Journal si je ne dis pas ce que je pense. Mais lundi, je ne pouvais même pas écrire, tellement j'étais misérable.
Mon cœur se serre, et mon orgueil se révolte quand je pense qu'il faut dire: je l'aime. Qu'on me batte, qu'on me crache au visage, je le mérite ! Après tout ne nous désolons pas, je suis amoureuse et je le serai encore cent fois.