Dimanche, 14 novembre 1875
Après l'église je prends Giroflé et après avoir bavardé ensemble chez moi, nous sortons avec ma tante à pied. Ma tante en toilette magnifique, moi en blanc, mais en nouveau et en joli, une robe de flanelle blanche toute unie, et des bottines jaunes avec une broderie grecque à jour.
La musique faisait entendre ses derniers gémissements lorsque Galula et Godard se joignent à nous, dix pas plus loin Gautier et Chevalier en font autant. Par une habile manœuvre des deux parts je me trouve entre Godard et Chevalier, "dans la préfecture" comme a ensuite dit ma tante.
Je suis parfaitement heureuse pendant les quatre fois que je monte et descends la Promenade en société de ces aimables cochons. Godard a des réminiscences classiques, et je lui parle de Plutarque et d'Offenbach.
Il y a une foule incroyable, dans laquelle nous nous enfonçons jusqu'au cou. Mais c'est très agréable de temps en temps et en société.
Je suis heureuse ! car tous mes ennemis, j'en ai beaucoup, m'ont vue entourée. Les méchants propos redoubleront mais je m'en moque. On me fait l'honneur de beaucoup s'occuper de moi et de beaucoup jaser sur mon compte, en bien et en mal. Ne l'ai-je pas toujours désiré ?
Mon Journal souffre, car j'ai commencé à écrire un roman, et je réussirai, grâce à Dieu je suis capable de tout ce que je veux faire. En deux jours deux chapitres, c'est aller rondement, j'ai lu à Dina et mon roman l'intéresse. Mais je sais juger moi-même, même ma propre personne et je crois que cela ira.
Pendant que nous nous promenons à pied Bibi se promenait en voiture .tout raide, tout sérieux. Et j'étais contente, fière.
Et de quoi, Bon Dieu !
Je suis petite et vaine, cela posé je continue.
J'ai bien soin d'exprimer le désir de remonter en voiture avant que mes cavaliers n'expriment celui de se retirer. Ils m'ont même priée de faire encore un tour. Très bien.
Ils nous reconduisent jusqu'au landau, à peine sommes-nous seules que Bibi paraît comme de sous terre. Il s'arrête. A la bonne heure !
— Mademoiselle, vous êtes aujourd'hui, dit-il en regardant ma robe.
— N'est-ce pas que cette jaquette est gentille ?
- Ravissante.
— Mais où êtes-vous ? on ne vous voit plus.
— Oh ! je reste chez moi à la campagne, je suis tout comme ça, tout abattu !
— Bon Dieu, qu'avez-vous donc ?
— Je ne sais, je suis tout abattu.
— Jettez votre rose, lui dit ma tante, elle est fanée.
— Je l'ai cueillie moi-même dans mon jardin.
— Mais elle est toute fanée.
— Oh ! ma rose est comme moi, elle est abattue.
— Tout est abattu, dit Olga, il n'y a que le tube qui ne le soit pas.
— Lui aussi, dit Girofla, il lui est arrivé toutes sortes de malheurs, on s'est assis dessus, mais après tout, ça ne me regarde pas, c'est son affaire.
C'est tout ce que j'ai retenu de la conversation. Il faut que je sois folle ! Bientôt on me mettrà dans la maison des fous dirigée par Saëtone.
Vrai, je deviens folle ! Voilà que ma toquade revient et la façon dont l'homme m'a parlé, comme il m'a regardée, par un je ne sais quoi d'insaisissable, il m'a semblé voir, non c'est trop bête à dire, enfin vous me comprenez.
Si vous comprenez, vous comprenez aussi dans quelle humeur je suis. Et ce qu'il y a de curieux c'est que je ne l'aime pas du tout.
Mais le soir nous apprenons de jolies choses. Jeanne la petite fille de Daniloff, une diablesse âgée de huit ans dit qu'elle connaît les Audiffret et qu'elle a été à la Tour. De suite je la fais asseoir sur mes genoux, les autres m'entourent et nous l'interrogeons.
Avant de dire ce qu'elle nous dit, je dirai combien tous les faquins d'ici s'occupent de moi, sous la présidence de d'Aspremont, on a décidé de couronner Gautier parce qu'il est en faveur.
Le vieil Audiffret a enlevé sa fille ainée, Marie, du couvent. Il la tient enfermée à la Tour. Quand on demande M. Audiffret et sa fille le concierge répond qu'ils sont en Italie, on ne pénétre qu'avec un mot d'ordre. La fille est amoureuse de Gnom le ténor italien, court après lui, sort toute seule, est accostée par des hommes, envoie des baisers à son ténor.
Le vieux Emile, se promène chez lui en jaquette de flanelle rouge et en grand chapeau de velours avec une plume blanche.
La fille se déguise en Rosine et en Almaviva.
— C'est une fille perdue, dit Jeanne.
Elle me déteste à ce qu'il paraît, avec la maîtresse de pension avec laquelle Jeanne va à la Tour elle dit un tas d'horreurs sur mon compte, cette belle opinion de moi est formée par une quantité de petites gens qui lui débitent leur tripotage.
— C'est une fille sans nom, sans fortune et sans réputation, dit de moi la sœur d'Emile, elle est si pauvre qu'elle n'a qu'une seule robe blanche, elle fait des mines aux messieurs et dans sa voiture regarde les passants avec une grande fierté. Sa famille n'ose pas rentrer en Russie. Les espèces de demoiselles qui l'accompagnent sont des petits chiens et pis encore, elle va dire à Emile de ne plus aller chez elle, elle est bien fâchée de ce qu'il ait fait sa connaissance, et à la première occasion elle lui en parlera.
Voilà ! ce n'est pas mal.
Ensuite la petite diablesse Jeanne raconte que Mme Audiffret avait enfermé ses filles dans un couvent pour jouir de leurs rentes. Marie en parlant de sa mère dit: sale femme.
Le bébé ressemble à Emile, il a tout à fait son nez, et comme lui cligne des yeux, et Emile ne l'aime pas et dit qu'il est laid.
Dans quelques jours Marie va déclarer aux juges avec qui elle veut vivre, et va raconter la conduite de sa mère. Le vieil Audiffret en apprenant que Gnom plaisait à sa fille, a chassé Gnom, mais Marie se déguise et le suit en ville. C'est le père qui lui a fait connaître cet acteur, il la conduit au théâtre, avec les chanteuses etc. etc.
Ouf ! c'est un volcan que cette famille ! Ils sont tous fous. Quelle famille, bon Dieu, quelle famille !
Fichue fille ! va !
Ah ! tu parles mal de moi ! Misérable ! Et des gens aussi noirs osent mal parler de moi ! Maman passe la soirée à m'exaspérer.