Journal de Marie Bashkirtseff

Promenade sans Bibi, comme a dit ma tante.
Nous nous sommes salués de loin, lui en voiture, nous à pied.
La musique joue tous les jours à partir d'à présent.
Je suis sortie ce matin, à pied, puis en voiture avec maman.
Il fait si beau, comme en hiver. On se sent bien.
— Il vous punit aujourd'hui, disent maman et ma tante, hier vous n'êtes pas allée au théâtre et il vous punira ce soir.
— Me punir ! Vous dites des bêtises, vous savez bien que tout cela m'importe peu.
On donne "Le procès Veauradieux", nous allons le voir.
Je suis coiffée comme un ange.
Je me cache pendant la moitié de la soirée et puis me montre, l'homme me regarde beaucoup, il est dans les fauteuils, et cachée par maman, je pus par-dessus son épaule regarder cette fraîche figure que j'aime tant.
J'ai fait très bonne figure pendant l'acte de la robe de chambre, du bonnet grec, quant à lui il n'a même pas regardé, ce qui prouve qu'il n'a pas la moindre idée de la vérité. Et en effet, comment me soupçonner d'une telle chose !
Personne dans la loge, Nina penserait que c'est parce que ses filles ne sont pas avec nous.
Moi, je ne pense rien, je suis allée au théâtre avec des dispositions tendres, je me plaisais, je me préparais à causer doucement, sans rire.
Avant le dernier acte l'homme s'en va avec Fiouloulou. Il n'est allé chez personne, pas même chez la Prodgers qui a sa loge près de l'entrée aux fauteuils et qui l'a presque tiré par l'habit, et qui avait dans sa loge une blonde préparée à son intention.
Parce qu'il n'est pas venu, tout l'aréopage, maman, ma tante et Dina changent d'air, on se fâche, on me regarde de travers, on est vexé ! Elles sont terribles, et c'est d'elles que me viennent mes plus désagréables tourments.
Quant à moi, je suis tout d'un coup comme trempée dans de l'eau tiède. Je ne parle pas, je rentre vite chez moi et me mets à prier Dieu, puis à tirer les cartes.
C'est effrayant comme elles me prédisent tout ! Tellement juste que j'ai peur à présent. Ce soir elles me disent des méchancetés. En un mot Gioia va revenir ou il y aura une autre femme à sa place.
La dame de cœur me poursuit, se trouve sans cesse entre moi et le roi de trèfle, accompagnée des plus mauvaises cartes. Ces noirceurs me troublent, m'effrayent, je veux partir pour les éviter. Je les crains tant ! Comme la maladie de Spa, à cette seule pensée le sang me monte au visage.
Si ce n'est pas Gioia que la peste étouffe ! c'est une autre. J'aime encore mieux Gioia qu'une autre, cent fois mieux qu'une autre !
Si je me plains pas ce soir, ce n'est que je n'aie de sujet, mais comme je viens de relire mon journal des jours où Gioia a paru, je trouve que ce je disais alors est absolument la même chose que ce que je dirais à présent.
Il me faut partir, c'est le seul moyen de m'épargner un tas d'horreurs.