Vendredi, 29 octobre 1875
Je suis toute souriante depuis le matin.
Encore un peignoir sali de peinture, dans ma garde-robe au premier. On peint et comme j'y vais pour regarder le château je me salis.
Je ne sors pas, il n'y aura personne, Lachaud plaide et puis je suis en train de mettre au monde un Pépino immense, sur fond bleu.
Fiouloulou, Bihovetz, Gautier-Pépino arrivent à neuf heures.
Quant au châtelain fougueux, Fiouloulou me fait ses excuses pour lui d'arriver plus tard, il n'ose pas se présenter avec sa toilette des assises.
A dix heures il paraît, et en habit. Quel homme étrange, la première visite sans habit, le premier dîner sans habit, et ce soir en habit !
Malgré le peu d'attraction de la conversation de Pépino j'ai la patience de le garder auprès de moi, de sorte que le châtelain le trouve à côté de moi, très occupée, occupée au point de ne le remarquer que lorsqu'il s'approche et me dit bonsoir.
Je tiens encore vingt minutes, j'envoie toutes mes combinaisons au diable, je suis partout, surtout partout où est Bibi. Dans ce monde il faut autant que possible ne faire que ce qui amuse.
L'homme m'amuse, je le veux; rester avec Pépino est très utile mais peu agréable; d'ailleurs le châtelain est gentil ce soir, il ne me quitte pas des yeux, et il y a entre nous ce je ne sais quoi qui fait que nous avons l'air de nous être entendus.
Je ne sais comment expliquer ce sentiment.
Dans tout ce que nous nous disons, il semble être quelque chose seulement pour nous.
A peine sommes-nous à table qu'OIga me fait de l'œil, avec cette habitude que nous avons de nous comprendre sans parler, je comprends et monte au deuxième en emportant dans mon mouchoir un morceau de sucre, dans l'obscurité je trouve le flacon avec le philtre; vous ne l'avez pas oublié n'est-ce pas ? J'en verse quelques gouttes sur le morceau de sucre et redescends me mettre entre Pépino et d'Audiffret.
— Vous prendrez encore une tasse thé, Monsieur ?
— Non, merci Mademoiselle.
— Comment, pas même une petite tasse, je vais vous la faire moi-même, vous la prendrez.
Et prise d'une attaque subite d'amabilité je vais à l'autre bout de la table, verse moi-même le thé dans lequel je laisse tomber le susdit sucre, et l'apporte moi-même à Bibi, qui tout étonné exprime le désir de renfermer cette tasse de thé dans un médaillon, et de la boire toute sa vie.
Ils sont amusants ensemble Olga et Girofla.
— Qu'est-ce que vous venez faire ici ? crie Girofla avec une grimace.
— Et vous ! Allez-vous en, vous croyez que je viens pour vous ? répondit Giroflé avec de gros yeux.
C'est un sucre ! cette fois sucre plus que jamais !
On danse, j'avais envie de danser pour, pour, le mot est dur ! Enfin ! pour toucher l'homme. Après le premier tour il s'assied auprès de moi.
— Vous vous souvenez de ces bals champêtres, chez Domandy ? me dit-il.
— Oui, je me souviens dis-je d'un ton simple que j'affecte pendant toute cette conversation.
— Duquel ? C'est le second que je préfère, non, lequel déjà.
— Ils étaient tous les deux très gentils, dis-je.
— Non, il y en a un que j'aime mieux, auquel est venu Godard.
— A tous les deux. Il y en avait un sans lustre et un autre avec lustres.
— C'est le second que je préfère, dit-il sérieux et regardant droit devant soi. Cet air m'a plu tellement que j'en ressens encore à présent un léger déplacement du cœur.
Ah ! si vous saviez comme c'est difficile de ramasser ce que dit... Oh ! voilà que je ne trouve plus de nom, tous ceux que j'ai employés jusqu'à présent me semblent étranges, je ne sais pourquoi.
C'est que je suis en ce moment dans la période qui se trouve en Girofla, Bibi, d'Audiffret, Audiffer, l'homme, le beau Niçois, etc, et... et Emile. Encore un pas et je dis Emile ! Comme c'est ridicule ! Non, je le nommerai Audiffer.
Je disais donc que c'était difficile d'écrire ce que dit Audiffer.
On apporte les cartes, les tarots, et je fais la bonne aventure à... à Audiffer. Mais aussitôt Pépino se cramponne à la table, Fiouloulou voltige tout autour, Dina et mes Grâces arrivent ! Bon Dieu ! Horace et Molière n'ont donc pas détruit les fâcheux ! Je lui prédis une mort prochaine, qu'il enlèvera quelqu'un, des désirs d'amour non satisfaits. Mais aussi, que quelqu'un l'aime passionnément en secret, qu'il restera longtemps sans savoir qui c'est, et qu'il le saura à la suite et à cause d'une maladie. Pourvu qu'il ne pense pas que c'est moi.
Avant la fin on brouille les tarots, et je tire de simples cartes.
— C'est pour vous, dis-je.
— Oui, Madame. Ah ! pardon, Mademoiselle.
— Tenez, vous pensez à une dame, mais écoutez bien ceci, pensez à quelque chose ou à quelqu'un, à ce qui vous occupe; moi, naturellement je ne puis rien savoir, je vous dirai et vous appliquerez, appliquez.
— J'ai pensé à quelqu'un.
— Bien, je dis donc que vous pensez à une dame, pas à une demoiselle, à une dame.
— Non, j'ai dit Madame, mais c'est une demoiselle, fait-il doucement.
Je crois même que mes fâcheux n'ont pas entendu. Dina à qui je viens de lire ces lignes n'a pas entendu mais Bibi-Olga a dû l'entendre, elle qui avale les moindres paroles, les moindres gestes, le moindre souffle de l'homme.
Enfin, ça m'est égal, puisqu'on m'a fait manquer mon tête-à-tête !
Je donne ma plume aux chiens, c'est trop difficile ! Allez donc ramasser, raccorder, rattacher une infinité d'infinis fragments d'infinies choses !
Disons seulement qu'en général j'ai été contente, j'aurais été très contente sans les fâcheux.
Vous comprenez que je ne vais pas m'amuser à raconter tout, et à vrai dire je ne puis pas faire un entier de ces parcelles insaisissables. Et puis il n'y avait rien d'extraordinaire.
On a bien fait l'anagramme du nom de Bibi, mais il a fait bonne contenance et si je ne savais rien je n'aurais rien soupçonné. Un petit air innocent en demandant pourquoi Amélie et non Joséphine. Un vrai sucre !
Il me parle du Grand Hôtel, du petit Gonzalès. Malheureusement il n'en croit rien. C'est un présomptueux animal.
Ici je m'interromps pour parler à Dina, je lui raconte la secousse.
— Mais tu sais, il ne faut pas le raconter. Si l'affaire s'arrange, si je suis découronnée je le raconterai à tous, mais sinon, on le prendra à mal, on dira que c'est parce que je suis amoureuse de l'homme. Ecoute ! Il y a des jours où je suis persuadée qu'il est amoureux de moi, et il y a en a d'autres où il me crache dessus !
— Eh bien, ma chère, c'est qu'il y a des jours où il est vraiment amoureux de toi !
— Tiens ! je vais écrire cela ! Cela explique tout ! Merci !
C'est sublimement vrai !
Où en étais-je déjà ? Je me suis cent fois interrompue pour parler à la fille, elle vient de me raconter son histoire avec Lubimoff et comment ce petit l'a demandée en mariage. Nous nous imaginons des scènes abracadabrantes et en rions comme si c'était vrai.
Où en étais-je, bon Dieu !
J'en étais aux anagrammes je crois, oui, mais je viens de tant parler et rire que tout est plus embrouillé que jamais.
Ah ! oui, chacun de nous avait tiré un tarot, le mien disait que deux amants voudraient se marier mais des considérations diverses empêchent.
J'étais très frappée de cela, je cachai la carte et je déchirai la feuille.
N'est-ce pas la plus belle vérité. J'aime, allons, disons-le ! j'aime Audiffret mais je ne l'épouserai pas.
Parce que je ne le veux pas, parce que je me le défends, parce que cela ne se peut pas, parce que je ne m'appartiens pas, parce que mon plan est tout tracé. Je l'ai regardé après avoir lu cette carte et je devins un instant pensive.
Pourquoi est-il un Emile d'Audiffret, un Niçois ? Pourquoi me plaît-il ?
Point ! Ne faites pas vos conclusions ! Je ne me plains nullement, j'ai déjà dit que cela m'amusait. Je regrette mais pas douloureusement, tout est gentil et charmant ici. Il n'y a pas de déchirements.
Je crois que j'étais jolie car il n'a pas cessé de me regarder, et un instant tellement, que ma tante l'a regardé.
— Oh ! Madame, Madame ! a-t-il dit.
Pour ne pas décourager Pépino je lui lance quelques œillades moyennant lesquelles je suis libre de ne pas trop le tenir près de moi.
Je voulais dire les compliments que m'a fait Audiffer, mais ce serait trop long, et puis il n'a rien dit d'extraordinaire, je les ai remarqués seulement parce qu'il ne m'en dit pas toujours, et aussi à cause de cet air, je ne sais comment dire; à cause de cette espèce d'intelligence qu'il me semble régner entre nous.
— Adieu, Madame, dit-il à ma tante.
— Adieu, fou frit d'Amélie, lui répondit-elle.
— Pas frit du tout, dit-il en retournant au salon.
— Frit tout à fait !
Quant à moi, il s'est approché de moi comme je venais de dire aux autres qu'on se rassemblait encore dimanche.
— Vous venez dimanche ?
— Oui, répondit-il en me serrant longuement la main et pour la première fois depuis je ne sais plus combien de temps j'ai ressenti la secousse.
C'est positif, elle vient de lui.
— Ma chère, dis-je à Dina, je crois qu'elle vient de lui, car écoute, supposons que je sois amoureuse de lui, on peut tout supposer, eh ! bien les jours où il me crache dessus, si la secousse venait de moi, ces jours-là j'aurais dû la sentir plus que jamais, eh ! bien je ne la sens pas du tout. Elle vient donc de lui, puisque je ne la sens que lorsqu'il est Bibi comme tu dis, et que je ne la sens pas quand il me crache dessus, c'est-à-dire quand il est Girofla, toujours comme tu dis. Eh bien ! vois-tu si cela finit comme je veux, j'aurai fait une découverte splendide. On pourra toujours savoir quel homme vous aime par cette secousse.
Je rentre chez moi enchantée on ne sait pourquoi, amoureuse de l'homme et endormie.